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Interview exclusive – Le concepteur du Barrage vert

««Le plan national de reboisement est une pure fumisterie» (II)



Algeriepatriotique : Comment expliquer que la thèse de la «bande variant de 5 à 20 km de largeur et s’étalant d’est en ouest sur 1 500 km» ait aussi longtemps prévalu ?

Saïd Grim : La réponse a déjà été effleurée. Soyons un peu plus explicite.

Il faut revenir au programme spécial de la wilaya du Titteri en 1969. Le volet forestier du plan comprenait l’aménagement généralisé et effectif des forêts de la wilaya. Pour les actuelles wilayas de Djelfa et de M’sila, la nature des interventions et leurs évaluations financières avaient été établies par moi-même. Celles concernant l’actuelle wilaya de Médéa, par le chef de circonscription, compétent et énergique, Mohamed Ben M’hidi (in memoriam). Six gros projets de reboisement avaient été inscrits : quatre pour la wilaya de Djelfa : Moudjbara, Aïn El-Ibel, Dar Chioukh et Zénina (El-Idrissia), un pour la wilaya de M’sila (El-Mergueb) et un pour la wilaya de Médéa (Chahbounia). Les terrains pour les wilayas de M’sila et de Médéa avaient été choisis par Mohamed Ben M’hidi toujours sur les critères définis par moi-même.

Ce volet comprenait aussi trois bandes routières de reboisement de 100 mètres de largeur : Djelfa-Aïn Oussera, Djelfa-Bou Saada et Djelfa-Laghouat devaient également voir le jour. Le projet de bande routière Djelfa-Laghouat sera unilatéralement annulé par un responsable forestier.

Toute personne possédant des rudiments de géographie de l’Algérie centrale sait que Moudjebara, El-Mergueb et Chahbounia ne se trouvent pas sur le même alignement. Ce constat fait, on admettra qu’à l’origine, il n’a jamais été question d’établir un «obstacle à l’avancée du désert». Je réaffirme déjà cette réalité dans la courte vidéo mise en ligne le 28 juillet 2016 pour le lancement de mon interview sur Berbère TV.

D’autre part, dès l’annonce du projet à l’été 1972, plusieurs responsables désireux de marquer de leur empreinte l’affaire firent pression pour, par exemple, modifier la dénomination du projet. On en a déjà parlé.

Selon Rabah Dekhli, l’idée de ligne continue viendrait de Houari Boumediene. Je suis convaincu qu’il n’en est rien. Une seule personne peut occuper le rôle d’arbitre en la matière : Ahmed Houhat, ancien conseiller du Président, un homme âgé, mais, à ma connaissance, encore valide.

Je n’évoquerai pas ici un autre ordre prétendument donné par Houari Boumediene et transmis par Noureddine Boukli à Rabah Dekhli avec instruction ferme pour son application stricte. Cette fois, il s’agissait ni plus ni moins d’une initiative démente. Je m’y suis opposé de toutes mes forces, menaçant de provoquer un esclandre à la présidence de la République si on faisait obstacle à ma volonté de m’entretenir avec le Président sur ce sujet. Suite à mes colères et comme par enchantement, on ne reparlera plus de cette instruction relevant de la folie pure. Je pus donc poursuivre mon travail dans la foulée de ce qui avait été convenu en 1969 avec Houari Boumediene au canton Mezreb El-Ali de la forêt domaniale de Djebel Senalba Chergui, Monts des Ouled Naïl.

Cette bande de 5, 10, 15 20 ou plus ou moins, censée se dresser contre la progression du désert, relève de la plus parfaite fumisterie. La fin de la réponse à votre question est la suivante : pour ne pas faire capoter le projet, j’ai cédé sur la question de la ligne verte de tant ou tant de kilomètres de large. De toutes les manières, dès l’automne 1973, il n’y avait plus lieu de poursuivre la bataille : le projet se heurtait à l’opposition rédhibitoire des dignitaires du secteur forestier.

Autre désinformation contenue dans la version «officielle» : le «Barrage vert» aurait été lancé en 1971…

Une simple recherche sur internet vous permettra de découvrir qu’il y a presque autant d’intervenants sur le sujet que de dates de lancement du projet. Pour l’un, ce sera 1968 ; pour un deuxième, 1969 ; un troisième écrira 1970 ; un autre 1971, 1972, 1973 ou 1974. Il ne me semble pas avoir vu de dates antérieures à 1968 ou postérieures à 1974.

Je me répète : nul ne sait de quoi il s’agit, mais nombreux souhaitent livrer des sortes de scoops dans le seul but de se faire mousser.

Finalement, la dénomination «barrage vert» est-elle correcte ? Est-il juste de continuer à dire que le «Barrage vert» est le fleuron de l’Algérie en matière de lutte contre la désertification ?

A l’origine, ces vastes plantations à venir s’intitulaient «Grands reboisements dans les Hautes-plaines et l’Atlas saharien». C’est moi qui ai imposé le vocable Barrage vert, bien que je n’en sois pas l’auteur. J’ai trouvé la formulation plus imagée, plus facile à retenir par tout un chacun. Trouver une autre expression ? Pourquoi pas ? Pour ma part, je n’en ai pas trouvé. Il me semble, cependant, qu’il faille engager les efforts plus sur le fond que sur la forme.

Pour ce qui est de la deuxième partie de votre question, je suis convaincu que l’Algérie, il y a une cinquantaine d’années, a perdu la chance de figurer en bonne place parmi les acteurs majeurs de la lutte contre la désertification. Des journalistes comme vous peuvent peut-être contribuer à aider les responsables concernés à se ressaisir.

Le Barrage vert «fleuron de l’Algérie» ? Oui, sûrement. Mais plus encore, c’était une référence pour tous les pays en proie à la désertification. Il y a plus d’une dizaine d’années, des pays du Sahel disaient vouloir s’engager dans un gigantesque plan de reforestation : la Grande muraille verte d’Afrique. Que les images des territoires de démonstration visibles ici et là ne fassent pas illusion. Les pays du Sahel comme les experts expatriés qui pilotent ces opérations sont et demeureront encore longtemps loin du compte. Pour des tâches similaires, Bérini savait s’y prendre, Didaoui, Djiid, Lakehal… savaient également ; leur univers professionnel était la forêt, pas les bureaux, les salles de conférences et les sièges de première classe des aéronefs.

L’Algérie fut le premier pays à engager des opérations d’envergure pour enrayer la stérilisation d’une vaste partie de son territoire. La Chine semble s’en sortir beaucoup mieux aujourd’hui.

Selon des sources officielles, à partir d’une étude sur l’évaluation du «barrage vert» faite en 2010, l’idée d’édifier un «barrage vert» a été abandonnée et remplacée par le projet de réaliser des objectifs intégrés pour la mise en valeur des terres. En même temps, toujours de source officielle, on a entendu parler de la réhabilitation et de l’extension du «barrage vert». Où en est-on aujourd’hui et quel est votre avis sur la situation actuelle de ce barrage ?

Vous décrivez une réalité incontestable. Pour les autorités officielles effectivement, le Barrage vert représente un jour une abomination, et le lendemain, le joyau inestimable de l’Algérie. Selon qu’on se lève du pied droit ou gauche, c’est bon ou c’est pas bon. Les gens d’Alger et possiblement d’ailleurs également ont un mot pour qualifier ces comportements : «nefha» qu’on pourrait traduire par caprice ou un terme se rapprochant. Depuis 1965, la hiérarchie n’a de compte à rendre à personne ; l’affirmation peut sembler incroyable, elle traduit pourtant la réalité.

Officiellement, quelque 1 200 000 ha ont été reboisés. Que quelqu’un tente de savoir où, et il se fera envoyer paître. Vous pouvez douter de la parole d’un ministre, d’un général, du Président, du pape, mais il n’est pas permis de mettre en cause le dire d’un dignitaire du secteur forestier d’Algérie. Ce serait un péché mortel pire qu’un sacrilège.

«Nous avons un plan national de reboisement ! Bien, mon adjudant ! Circulez ! En quoi consiste ce plan ? Ça ne vous regarde pas !» 1 200 000 ha de reboisements ! Le tiers des formations forestières – maquis et broussailles compris – couvrant l’Algérie en 1960. La forêt d’Algérie, c’est le domaine de Père Ubu.

«Où en est-on aujourd’hui ?» dites-vous. Réponse : le secteur forestier n’a pas progressé d’un iota depuis 1969. Au contraire, il a régressé, ses éléments d’élite ayant disparu du fait de l’âge, du décès ou de la terreur qui s’est abattue sur eux.

Des milliers de techniciens et d’ingénieurs forestiers ont été formés depuis 1970. Que font-ils ? Pas grand-chose. Ils attendent la paie et une promotion pour gagner mieux leur vie. Une partie de l’encadrement du secteur est constituée d’un personnel féminin : elles pratiquent la sylviculture dans les fourrés, les taillis et les futaies, ces dames et ces demoiselles ?

Cerise sur le gâteau : de plus en plus de tâches forestières budgétivores sont confiées à des entreprises privées.

A-t-on pris le soin de vérifier les compétences ? Qui sont les propriétaires réels de ces sociétés ? Cette fois, ce sera motus et bouche cousue… Mais suivez mon regard !

En votre qualité d’expert international et connaissant parfaitement le «terrain» algérien, quel est votre avis sur l’actuel plan national de reboisement ?

Je ne suis nullement un expert international. Je ne suis qu’un autochtone d’Algérie, ingénieur civil des eaux et forêts de mon état. Mon occupation principale actuelle consiste à tenter de reconstituer le dossier Barrage vert qu’on a fait disparaître et d’élaborer une sorte de mise au point sur le cyprès de Duprez (Cupressus dupreziana A. Camus), un arbre qui m’est très cher et sur lequel il faudra revenir un jour si vous le permettez et si je conserve suffisamment de ressources.

Le terrain forestier algérien, je le connais bien évidemment un peu, mais ce que je connais le mieux, c’est le moyen de le protéger, le mettre en valeur, en faire une zone de relative prospérité. Ceci dit, sans prétention aucune. Encore une fois, je prétends avoir assez bien compris les tenants et aboutissants de la démarche des créateurs de la doctrine sylvicole pour les pays d’Europe tempérée et j’ai suffisamment prouvé que ce qui a été établi par mes maîtres de France et d’Allemagne il y a maintenant longtemps est parfaitement transposable à l’Algérie moyennant les adaptations qu’imposent les particularités environnementales. Je vais illustrer mon propos par un exemple.

En 1989, au moment où je rédigeais mon ouvrage, il fallait obligatoirement que ma méthode colle avec le temps, et le temps à cette époque (dernier quart du XXe siècle) était à l’informatisation de la gestion forestière, sa partie cartographique incluse naturellement. Les tests de conformité avec l’approche belge eurent lieu au siège de l’administration forestière de la Région Wallonne à Namur. Il n’y eut même pas lieu d’apporter des modifications au logiciel cartographique qui venait d’être construit pour les forêts belges, c’est-à-dire des espaces à très ancienne tradition sylvicole. Les données ramenées des monts de Daïa et de Saïda furent acceptées par le dispositif informatique de l’administration forestière belge. Tout ceci pour faire état de deux choses : en 1968-1969, l’Algérie se trouvait à la pointe de la lutte contre la désertification avec ses seuls moyens ; l’Algérie, en 1989, était l’un des premiers pays à disposer d’une cartographie forestière informatisée avec cette fois le concours de nos collègues belges.

Revenons à présent à votre préoccupation, à savoir le «plan national de reboisement». Il s’agit d’une pure fumisterie et je m’en explique.

On peut complanter des terrains qui n’ont jamais porté de végétation forestière ou qui l’ont perdue depuis un très grand nombre d’années. Si l’on intervient sur pareils terrains, on accroît la surface forestière du pays ou de la région concernée.

Il est également possible de régénérer par la plantation un peuplement exploité, par exemple, parce qu’un ensemencement naturel n’est pas intervenu.

De quel «plan» s’agit-il en la matière ? Les pays qui ne jettent pas leur argent par les fenêtres séparent les boisements (premier cas) des reboisements (deuxième cas).

Plus que cela, pour écarter tout risque de confusion, certains parlent d’afforestations pour les terrains de la première catégorie. C’était ce terme que j’utilisais à la fin des années 1960, mais de crainte de passer pour un pédant, je l’ai abandonné.

Les 1 200 000 ha prétendument reboisés, dans quelle colonne faudrait-il les placer ? Le «plan national de reboisement» concerne-t-il des terrains forestiers ou des territoires qui n’ont jamais connu d’arbres ? Vos lecteurs profanes vont penser que vous avez choisi pour interlocuteur un coupeur de cheveux en quatre. Il n’y a donc pas lieu de poursuivre plus loin ces types de considérations.

En bref, il n’existe pas plus de «plan national de reboisement» que de beurre en broche, pour reprendre une formule populaire. Dans l’administration forestière, il existe des lignes de crédit destinées à financer des chantiers de chômage pour des plantations livrées par la suite à des déprédations de toute nature. Ces volumes financiers sont, par ailleurs, répartis selon des modalités qui pourraient beaucoup surprendre.

L’éthique défaillante de la hiérarchie forestière d’Algérie la place dans l’incapacité absolue d’imaginer des interventions coordonnées, planifiées, intégrées – aime-t-elle répéter inlassablement.

Propos recuillis par Houari Achouri
(Suite et fin)

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