Point de vue

 Les Arabes face aux miroirs déformants et réducteurs occidentaux



Les Arabes, leur destin et le nôtre, histoire d’une libération (La Découverte, octobre 2018) tente de remettre en perspective deux siècles d’histoire articulés sur la lutte des peuples arabes pour leur émergence en tant qu’acteurs et la maitrise de leur propre destin.

D’emblée Jean-Pierre Filiu lie intimement l’histoire des sociétés arabes fragmentées en Etats-distincts à régimes politiques variés à celle de l’Europe et principalement de la France. Une histoire partagée qui prend naissance avec les secousses politiques et culturelles qu’entrainent expéditions et colonisation, une histoire mouvementée faite de tractations diplomatiques, de promesses révoquées, et d’instrumentalisation, mais une histoire également marquée par le soutien à des régimes autoritaires et des alliances tutélaires avec les riches monarchies pétrolières.

Pour le professeur des Universités en histoire du Moyen-Orient contemporain à Sciences Po, les soulèvements contre la domination de l’empire ottoman et les révoltes de 2011 forment une même trame historique. Il voit dans ces événements, différentes phases d’ un même processus historique de lutte pour l’émancipation et le droit à l’autodétermination des peuples arabes (pluriels), droit « dénié » par le colonialisme ; « confisqué » par les régimes nationalistes arabes issus des luttes de libérations ;  « bafoué » en raison du soutien à géométrie variable des occidentaux qui se mobilisent lors du conflit pour le Koweit et ignorent la mise sous tutelle syrienne du Liban ; « piétiné » en raison de la la magnification du danger terroriste qui justifie l’appui à des régimes autoritaires ;  un droit finalement « dévoyé à l’ONU du fait de la représentation des peuples par les régimes qui les opprime ».

L’auteur prétend donc porter une vue d’ensemble sur des expériences sociopolitiques qui vont de « la Renaissance, tracée au 19ème siècle par les pionniers des « Lumières arabes » (tout en faisant l’impasse sur l’analyse des facteurs internes qui empêchent la Nahda d’avoir un rayonnement global susceptible de forger un nouveau consensus philosophique social et politique) jusqu’au « printemps arabes » de 2011 étouffé par « l’automne islamiste » dans une lecture pauvrement binaire faite d’interprétations à l’emporte-pièce qui tiennent lieu de grille explicative des événements.

Avant de débusquer les erreurs factuelles, les explications partielles et les préjugés idéologiques voilées par le caractère assertif d’un texte qui s’embarrasse peu du questionnement politique, il convient de revenir sur la posture théorique de distanciation que prétend adopter Filiu car c’est bien ce point de départ qui autorise l’auteur à instruire le procès des régimes nationalistes arabes.

En introduction comme en conclusion de l’ouvrage, l’auteur déclare sa rupture avec l’analyse en terme « d’islamisation des Arabes » et d’ « obsession des minorités » qui « continuent de peser lourdement sur le débat français. Là réside l’obstacle principal à l’appréhension, dans toute sa complexité historique, du mouvement de libération  qui traverse le monde arabe depuis 2011 ».

Il est vrai que cette approche entrave la compréhension des réalités sociales dans le monde arabe et le lecteur ne peut que souscrire entièrement aux propos de Jean-Pierre Filiu. Le soucis traditionnel du sort des minorités du Proche-Orient, en raison de leur importance dans les enjeux de la géopolitique régionale ainsi que la prégnance de l’identifiant par l’islam conduisent l’analyse dans le confinement d’une problématique de l’islamisation des arabes et notamment de l’opposition d’une majorité arabo-sunnite à des minorités ethniques et religieuses.

Or comme l’explique l’intellectuel libanais Georges Corm, l’observation historique montre que cette analyse est inopérante. Premièrement, « parce qu’il existe une confusion entre le sens ethnologique attribué au concept de minorité et le sens politique moderne qui s’applique à l’existence d’une minimisation des droits politiques ou de la participation aux affaires de l’Etat où réside le groupe désigné comme minoritaire ». Mais surtout parce que, selon l’historien libanais, si l’idéologie musulmane était aussi cohérente et structurée que le supposent les spécialistes qui la perçoive comme source de légitimation des systèmes de pouvoir, cela n’expliquerait pas les violences internes aux sociétés musulmanes homogènes comme dans le cas de l’Egypte ou l’Algérie.

Il en conclut qu’ « en réalité partageant avec la majorité de nombreuses caractéristiques ethniques et culturelles, les communautés dites minoritaires souffrent des même problèmes de fragmentation, de division, de solidarité clanique traditionnelle et clientélisme traditionnel » (Le Proche-Orient éclaté, 1956-2012, La Découverte 2012).

Evidemment, ces explications ne se retrouvent pas sous la plume de Jean-Pierre Filiu qui annonce uniquement vouloir rompre avec les idées reçues trop longtemps répandues. Rappeler l’impératif de rupture avec un discours simpliste et mobilisateur est une chose, le mettre en œuvre concrètement en est une autre, car au fil du récit, le lecteur découvre une histoire du monde arabe entièrement revue et corrigée à travers le prisme français.

L’histoire s’ouvre sur la description de la domination ottomane, de l’organisation de la résistance arabe, de la rivalité entre puissances coloniales qui conduisent à l’émiettement des sociétés arabes en pluralités d’Etats sous tutelle. Dans cette première partie l’auteur revient sur la Nahda « entreprise multiforme d’émancipation intellectuelle, d’affirmation nationaliste, d’aggiornamento islamique, de développement économique, de rationalisation administrative et d’avancées institutionnelles » tenue en échec par le « bras de fer entre les deux puissances coloniales va empêcher la dynamique modernisatrice portée par les dynasties d’Egypte et de Tunisie se développer ».

Il omet cependant de rappeler que cette dynamique modernisatrice n’a concerné qu’une élite urbaine qui s’européanise  laissant à la marge un milieu rural pauvre et analphabétisé, alors même qu’une des principales exigences de la modernité politique est l’assimilation des techniques qui suppose l’alphabétisation de la paysannerie et la mécanisation de l’agriculture etc. Par ailleurs, les idées modernes portées par ce mouvement élitiste proviennent d’une Europe se revendiquant de l’humanisme mais succombant au colonialisme.

Selon Filiu, à la fin des années 1910-début des années 1920, les « tendances lourdes de la Nahda persistent, progression de l’instruction en langue arabe dans un espace laïc, montée en puissance de la production littéraire et imprimée en langue arabe, échanges intenses entre diplômés des différents pays arabes de la diaspora. En Egypte, le caractère constitutionnel de la monarchie entretient une vie politique pluraliste, sur fond de presse relativement libre ».

La rhétorique se déploie dans un univers abstrait, évacuant la réalité sociopolitique de cette semi-colonie britannique (pourtant formellement indépendante depuis 192), et dans laquelle les secteurs économiques vitaux ne sont pas la propriété nationale mais celle d’entreprises et de familles étrangères. Les partis politiques étaient des coquilles vides, le Wafd (libéral et laïque) cité par Filiu comme porteur des aspirations nationalistes demeurait sous la direction des vieux notables citadins privé d’une base sociale élargie et profondément déconnecté des catégories populaires.

La seule formation réellement enracinée dans la population égyptienne est celle des Frères musulmans égyptiens à partir de 1928. La vision irénique de l’Egypte du roi Fouad Ier reflète donc la nostalgie d’un libéralisme élitiste qui n’a concerné qu’une proportion infime de la population égyptienne. Ce libéralisme en trompe-l’oeil est en déphasage avec la réalité économique et sociale d’un pays pauvre maintenu sous domination britannique.

En revanche, la Syrie a vécu un véritable intermède démocratique après le coup d’Etat de 1954 (qui renverse Adib Shishakli) jusqu’à la création en 1958 de la République Arabe Unie. C’est durant cette séquence historique marquée par l’organisation d’élections libre et le multipartisme que les forces de gauche et notamment le parti Baas ont connu leur ascension. Mais cette expérience fugace a été enterrée de la mémoire de Filiu qui tombe dans les ornières passéistes à plusieurs reprises, regrettant « une mobilisation citoyenne de type 1919 (qui) facilitait l’émergence de coalitions pluralistes fondées sur l’adhésion volontaire, voire l’engagement critique ». 

Selon l’auteur, « le passage imposé à la confrontation armée n’a pas seulement eu un coût terrible pour les populations arabes, il a aussi profondément affecté leur dynamique politique ». Succès relatif ou non, la révolution de 1919 n’a pas mis fin à la domination coloniale qui a continué à être effective sur le plan politique et économique, le canal de Suez appartenant toujours à une société franco-britannique. Il faudra donc attendre l’arrivée des « avant-garde autoproclamées (qui) s’inscrivent en rupture avec la pratique parlementaire et la logique pluraliste des élites, stigmatisées comme « corrompues » et plus particulièrement l’entrée en scène de Gamal Abdel Nasser pour rendre à l’Egypte sa souveraineté.

Pourtant l’auteur instruit le procès des « insurrections nationalistes favorisent des structures hiérarchisées, de type pyramidal et coercitif, calquées sur le modèle des chaines de commandement militaires » en oblitérant l’apport fondamental de Frantz Fanon qui théorise la violence libératrice dans le contexte colonial. Pour Fanon la violence ne se résume pas à un concept, c’est une praxis qui a accompagné l’entreprise d’exploitation coloniale, elle est inhérente aux rapports de domination institués par le système colonial.

C’est parce que cette violence coloniale est intériorisée dans le corps et le psychisme du colonisé que la désaliénation au niveau individuel et collectif implique le recours à la violence. Le retournement de la violence contre le système colonial qui en est la matrice est la condition même de la transformation profonde de l’être assujeti et de la possibilité de son émancipation réelle. C’est ce que feint d’ignorer Filiu en décrivant les ressorts du « grand détournement » des indépendances arabes pour mettre en accusation les mouvements de libération négligeant de saisir les dynamiques sociales et politiques qui façonnent les contextes et les ruptures.

Illusion de vérité

Nasser « Le maitre de l’Egypte » est décrit comme « trop fin politique pour ne gager son pouvoir que sur un plébiscite. Le mois suivant, il annonce la nationalisation du canal de Suez ». Il paraît singulièrement malaisé d’arriver à comprendre comment la nationalisation du canal de Suez qui constitue un acte fondateur dans la tentative de maitriser l’espace au cœur des rivalités géopolitiques du Proche-Orient et de conquérir la souveraineté effective sur les ressources économiques nationales peut être ramené à un enjeu de légitimation interne, à moins d’y voir une manœuvre de mauvaise foi absolue de la part de l’auteur qui détourne sciemment le sens de l’un des événements majeurs du 20ème siècle, celui de la stratégie d’appropriation des ressources nationales inspirée de Moassadeq au service du développement économique de l’Egypte.

Cette interprétation fallacieuse trahi un préjugé tenace qui voudrait circonscrire l’expérience des nationalismes arabes à la dérive dictatoriale de leurs personnalités emblématiques alors que le sentiment unitaire arabe a été partout le moteur des grands événements liés à la décolonisation. La suite du texte ne fait que renforcer cette appréhension biaisée des réalités.

Ainsi, Jean-Pierre Filiu écrit-il à propos de l’Algérie que « Ben Bella et Boumédienne peuvent compter sur les troupes fraiches qui deviennent bientôt l’armée populaire nationale. La perspective de s’accaparer les biens des « pieds-noirs » en partance et les règlements de compte à l’encontre des anciens collaborateurs grossissent les effectifs des ralliés de la dernière heure (…) En septembre 1962, l’APN (ANP serait plus exact sic) entre dans Alger après avoir éliminé au moins un millier de ses rivaux, surtout dans le Constantinois ».

Or la révolution algérienne est un événement au sens Badiousien, c’est à dire un surgissement majeur dans l’histoire du 20ème siècle des peuples colonisés qui produit de nouveaux possibles. Les mouvements révolutionnaires en tant que catégorie de l’histoire ne sont pas porteurs d’une vision politique claire et restent traversés par des contradictions internes. Même si la contradiction principale oppose le peuple opprimé au colonialisme, le contexte de la lutte anticoloniale ne créé pas de fusion ponctuelle.

Mais pour Filiu, l’essentiel ne réside pas dans la dimension fondamentale de l’émancipation. En se focalisant excessivement sur les dissensions internes et en faisant de la rapine la motivation première des « ralliés de la dernière heure », l’auteur délégitime la lutte de libération qui ne serait pour lui acceptable qu’au prix d’une éradication de la violence interne et de l’ harmonie fictive.

Or comme l’explique Mao Tse Toung qui figure parmi les plus grands théoriciens de la dialectique « Un se divise en deux » et la contradiction est permanente « L’unité des contraires est conditionnée, passagère, relative, alors que la lutte des contraires qui s’excluent mutuellement est absolue ». Pourtant le livre de Filiu ne ménage aucun interstice où le doute puisse s’insinuer, c’est la vérité de l’auteur qui s’exprime dans la forme assertif du texte.

Le récit se poursuit, toujours en donnant congé à la critique, sur l’action du Fatah qui accompli sa première infiltration dans le Nord d’Israël. « La propagande de Nasser se déchaine alors contre Arafat et ses fedayins accusés d’être des FM. Obsédé par la confrontation avec Faysal, Nasser ne perçoit plus la tension avec Israel que sous l’angle de la propagande et de la surenchère interarabe » note l’auteur.

Apparemment anodins, ces détails ont leur importance puisqu’ils relèvent d’une lecture biaisée qui une nouvelle fois transforme un conflit circonstanciel et marginal en une opposition essentielle éludant au passage le fait que la Fatah s’est installé en Egypte dès 67-68 et que ces tensions limitées n’ont en aucun affecté le soutien multiforme du régime nassérien aux résistants palestiniens.

Pour mieux comprendre le parti pris anti nationaliste arabe de Jean-Pierre Filiu, il suffit de se reporter à sa conclusion, où se confondent pêle-mêle accusations mensongères ou hyperboliques pour finalement dénoncer les usurpateurs de l’indépendance. Filiu considère que « La succession des coups d’Etat et la férocité des luttes de pouvoir opèrent une véritable sélection darwinienne au profit du plus implacable des intrigants, celui capable d’éliminer les compagnons de toute une vie ou d’accuser les révolutionnaires authentiques des pires compromissions.

C’est ainsi que Nasser, Boumediene, Assad ou Kadhafi consolident leur pouvoir absolu dans une logique à la fois patrimoniale d’accaparement des ressources du pays et paternaliste (d’infantilisation du peuple convoqué à intervalles réguliers pour des plébiscites de confirmation) ». Le lecteur est en droit de se demander quel compagnon de route Nasser a -t-il fait assassiné, arrêté ou exilé ? Il a bien écarté Mohammad Najib du pouvoir mais contrairement à cette allégation fallacieuse, ne l’a jamais emprisonné.

Kadhafi a liquidé des opposants mais à sa décharge n’a pas exécuté un seul de ses compagnons de route. Le doute est également permis concernant les assassinats imputés à Boumediène qui a pourtant gracié le colonel Tahar Zbiri instigateur du coup d’Etat manqué contre lui. La thèse selon laquelle, le président algérien aurait commandité l’assassinat de Krim Belkacem et de Mohamed Khider ne représentant pourtant aucune menace pour son pouvoir, ne repose sur aucune preuve.

Et si pour sa part, Assad a bien emprisonné ses condisciples et maintenu en détention Noureddine el Atassi, il ne les a pas assassiné. Le procédé est efficace, l’énumération contient une assertion vraie accompagnée de plusieurs allégations mensongères ou invérifiables qui paraissent cependant vraisemblables, l’auteur échappe ainsi à l’accusation de falsification des faits.

La manne pétrolière : le retour des poncifs

Plus loin dans sa narration, Jean-Pierre recycle tous les poncifs des années 80 sur les promesses non tenues du développement perverti dans les « dictatures progressistes ». L’auteur ressasse que sous Boumédiene « L’Algérie persiste à « manger son pétrole », avec des importations alimentaires en hausse exponentielle, tant le bilan de la collectivisation agricole est désastreux (la politique des « industries industrialisantes » est un échec tout aussi retentissant ».

Il reprend à son compte tout le discours libéral abstrait déconnecté du contexte et de la réalité de l’époque sur l’industrie nationale algérienne qui présente selon cette critique les caractéristiques d’une industrie dépendante fortement capitalistique, utilisant des techniques étrangères non maitrisées et non reproductibles localement et dépendant pour ses débouchés des marchés étrangers. Or cette critique a été largement déconstruite par de nombreux universitaires.

L’historien Daho Djerbal a montré dans ses travaux, la surdétermination du contexte dans les choix économiques d’un pays sorti de 132 ans de colonisation, meurtrie par une guerre destructrice imposée par la puissance coloniale française, disposant des ressources propres limités, et d’ « une économie principalement vivrière fondée sur une agriculture extensive et une population à majorité paysanne aux capacités productives limitées ».

L’Algérie est donc partie de rien pour assurer à la fois la souveraineté de l’Etat algérien, restaurer l’émancipation du peuple et impulser le développement accéléré de ses ressources. « Le projet pour le mouvement de libération n’est pas seulement de nationaliser le pétrole pour financer le développement, c’est aussi d’assurer l’ascension sociale, une progression dans l’échelle de la maitrise et du contrôle des secteurs productifs » explique l’historien qui rappelle que les Algériens occupaient des fonctions subalternes ou étaient exclus du processus de production des biens et services à destination de la population européenne.

A l’indépendance, le premier défi est donc le départ massif des Européens et le décrochage des facteurs économiques principaux, parce que les deux tiers de la production des biens et services modernes sont européens. Les critiques sur le modèle d’industrialisation clés en main sont d’autant plus absurdes qu’elles ignorent le contexte dans lequel l’Algérie se trouvait au moment de l’indépendance, cette indépendance n’a par pas laissé le pays en vase clos, mais l’a au contraire introduit dans de nouveaux rapports de forces économiques, le seul choix qui s’offrait pour l’Algérie à l’époque étant celui du développement accéléré.

Par ailleurs, comme l’a montré l’économiste Abdelatif Benachenhou indicateurs à l’appui, cette stratégie de développement a apporté la croissance et les prémisses d’un progrès matériel et social, « L’industrialisation algérienne, écrit l’économiste Abdelatif Benachenhou, a bouleversé l’univers technologique des Algériens, leurs rapports au temps et à leur culture. Fait particulièrement notable, souligne-t-il, en raison de la propriété publique des moyens de production et de la marginalisation de l’IDE, ce sont les Algériens qui ont la responsabilité de la décision et de l’orientation des actions d’investissements et cela constitue en soi une innovation technologique majeure par rapport à la période coloniale où les Algériens étaient maintenus hors de l’univers technologique moderne du fait du contrôle économique étranger sur la grande majorité des activités économiques ».

Mais Filiu ne se contente pas d’exploiter le vieil et inépuisable thème des « industries industrialisantes », il livre au lecteur ses interprétations caricaturales sur les liens entre entre Yasser Arafat et les pétromonarchies du Golfe. L’auteur considère que « la munificence pétrolière a également des effets délétères sur l’OLP. Jamais un mouvement de libération n’a joui d’une telle aisance financière, soit du fait des subventions des pétromonarchies, soit par transfert des expatriés palestiniens du Golfe.

Arafat y trouve des ressources considérables pour entretenir loyautés et clientèles dans la diaspora palestinienne. Mais il perd le contact direct avec la population des territoires occupés, où les FM, dirigés depuis Gaza par le cheikh Ahmed Yassine, développent leurs réseaux. Israël au nom du « diviser pour mieux régner » colonial, favorise les islamistes aux dépens des nationalistes, en Cisjordanie comme à Gaza ».

S’il est vrai qu’Arafat a bénéficié dans un contexte précis d’un soutien financier de la part des pays du Golfe qui lui a permis d’entretenir un système clientéliste au sein du Fatah et de l’OLP, il s’agit d’un point de détail en comparaison aux 6 millards de dollars annuels (en moyenne) d’aide militaire versés par les Etats-unis à Israël depuis des décennies.

Arafat faisait face un ennemi surpuissant doté de moyens financiers colossaux, l’aide en provenance des pétromonarchies n’a pas modifié le statut quo et ce n’est certainement pas la raison pour laquelle Arafat aurait prétendument perdu le contact avec la population des territoires. L’auteur fait mine d’ignorer que le mouvement de résistance palestinien s’est construit en dehors de la Palestine, dans les camps de réfugiés, l’occupation militaire en interne annihilant toute forme d’activisme politique en faveur de la résistance.

Les Frères Musulmans actifs à Gaza avant l’occupation ont maintenu leur présence et relancer leur activisme à la faveur d’un contexte où la répression était prioritairement dirigée contre la gauche nationaliste. Les islamistes s’engouffrent donc dans la brèche ouverte par les israéliens qui cherchent à instrumentaliser les contradictions entre islamistes et nationalistes, pour développer leur tissu associatif, recruter et s’imposer comme un acteur de premier plan dans la gestion des secteurs éducatif, culturel et social.

Cette ascension leur a permis dès les années 80 de rechercher les moyens de se constituer en force de résistance contre l’occupation. En 1983, le cheikh Ahmad Yassine qui deviendra par la suite le fondateur du Hamas est arrêé une première fois puis libéré avant de se faire assassiner par les forces d’occupations en 2004. Certes, les Israéliens ont donc laissé un temps une marge de manoeuvre aux frères musulmans pour mieux réprimer les nationalistes mais loin de devenir des supplétifs de l’occupation, ceux-ci se sont construit en tant que mouvement de résistance. Ces explications ne sont pas fournies par Filiu qui se contente de rapporter partiellement les faits déconnectés de leurs contexte en établissant de fausses causalités.

Prisme déformant

La suite du texte témoigne d’une perception insuffisante des réalités géopolitiques dans toute leur complexité. FilIu rapporte que « Le front du Golan a beau être aussi calme que celui du Sinaï, Assad capitalise sur sa résistance à Israël » éludant au passage un épisode majeure de la confrontation entre Damas et Tel Aviv qui s’est déroulé sur le théâtre libanais. En 1982, Assad perd une partie de son armée au Liban, ses blindés et son aviations furent détruits.

Les Syriens ont mené une bataille acharnée à Sultan Yaacoub dans la Bekaa et à Sawfar dans la montagne libanaise. Le réarmement soviétique a permis aux forces militaires syriennes d’appuyer dès 1983 la contre-offensive qui s’engage contre l’occupation Israélienne et le pouvoir installé par la puissance occupante.  Le Parti Social-Nationaliste Syrien (PSNS) organise l’attentat du plus proche collaborateur libanais d’Israël, Bachir Gemayel, tandis que la Syrie appuie les insurrections dans la banlieue et dans la montagne contre les phalanges et soutient la résistance au sud liban via Amal.

Ce conflit armé effacé de la mémoire historique atteste de la confrontation réelle menée pas la Syrie depuis le Liban et invalide l’argument d’un rôle confiné à la rhétorique de la résistance. Un autre exemple de la perception déformée de la réalité historique est donné à travers a narration de la naissance du Hezbollah. Il apparait selon Filiu que « le démantèlement par Israël de « l’Etat dans l’Etat » palestinien livre à eux-mêmes des milliers de miliciens chiites jusqu’alors employés par l’OLP.

Ils ne vont pas tarder à constituer un parti de Dieu avec la contribution active des services de renseignements syriens et des gardiens de la révolution iraniens. Le Hezbollah n’apparait publiquement qu’en 1985, se camouflant durant trois années précédentes sous différents alias, dont le jihad islamique.  Le Hezbollah met longtemps à éliminer la résistance progressiste au Sud Liban avant d’y imposer sa seule et unique résistance islamique. Les attentats suicides deviennent alors une arme spectaculaire à l’encontre des intérêts occidentaux à Beyrouth comme des troupes israéliennes au sud liban ».

Le lecteur ne manquera pas de relever le désintérêt affiché par l’auteur pour le contexte d’émergence du hezbollah, celle-ci étant expliquée comme la résultante d’une stratégie de repositionnement de combattants devenus orphelins d’une organisation de résistance après le départ de l’OLP. Mais le lecteur prend réellement la mesure de ce désintérêt en observant la confusion que fait l’auteur entre Amal et le Hezbollah. Amal a jouit du soutien des moukhabarates syriens après sa création comme le Hezbollah a bénéficié après son émergence de l’appui des gardiens de la révolution, armée idéologique du régime, (et non pas celle des services de renseignements iranien).

Mais dans les deux cas, ces organisations ne sont pas des créations ad hoc d’Etats extérieurs, elle sont le produit de dynamiques sociales endogènes qui trouveront dans un second temps un appui extérieur. Au final l’étiquette importe peu et seule la nature des actes de résistance prévaut au-delà de l’étendard idéologique, c’est la raison pour laquelle les attentats suicides n’étaient pas l’apanage du Hezbollah, à partir de 1984 toutes les organisations de gauche lancent des opérations kamikazes qui sont dans les faits bien plus nombreuses que les attentats-suicides ciblées du Hezbollah. Regards de biais et par bribes dominent dans le récit de Fili au détriment de la cohérence.

En se focalisant sur la résistance progressiste, Filiu feint d’ignorer que la résistance n’a pris un caractère populaire et n’a eu un effet d’entrainement massif notamment dans les campagnes que sous l’influence des islamistes, les Cheikhs prenant la parole dans les mosquées pour lancer des appels à la révolte contre l’occupant. La résistance progressiste qui avait une présence et des figures respectées manquait de poids et d’autorité pour entrainer l’adhésion massive des populations en milieu rural.

Sous l’impulsion d’Amal et du Hezbollah les mosquées se transforment en symbole de la contestation. L’assassinat de l’imam Ragheb Harb en 1984 pour ses idées et ses appels répétés à la résistance, constitue le point de basculement qui embrase la lutte populaire. A partir de cette date et jusqu’au printemps 1985, la recrudescence des attaques contre l’armée israélienne au sud liban conduit au retrait des Israélien de Tyr et de Saida. Cet axe est surnommé la vallée des pleurs, il est associé dans la mémoire collective israélienne au douloureux souvenir de la défaite.

L’auteur revient également sur le retrait israéliens de 2000 en le présentant comme le résultat de l’initiative unilatérale de Barak dont le Hezbollah récolte les fruits sans jamais restituer le contexte de l’événement et expliquer les ressorts de cette décision.

Il aurait été souhaitable par honnêteté intellectuelle que Filiu rappelle la tentative infructueuse des Israéliens d’engager une négociation avec les Syriens afin que le retrait apparaisse comme le fruit d’un accord entre Damas et Tel Aviv et non une action unilatérale et inconditionnelle qui conduit à un déchainement d’hostilité en Israël contre Ehud Barak. Dans un article intitulé «Le temps de finir avec la tragédie » et publié par Regard le 1er juillet 2000, le politologue libanais Walid Charara donne un aperçu du traitement médiatique israélien à la suite du retrait du Sud-Liban.

Il reproduit la citation d’Eilat Beram extraite d’un entretien au quotidien israélien Haïr en date du 2 juin 2000 dans lequel il explique que « Depuis trente-trois ans, chaque enfant en Israël a vu l’image des chaussures retournées dans le sable du désert des soldats égyptiens. C’était devenu le symbole de l’humiliation arabe. Aujourd’hui le Hezbollah a récupéré les ordinateurs abandonnés par les soldats israéliens à Marjayoun.

À l’ère de la « high tech », ce sont les chaussures retournées dont se souviendra chaque enfant à Beyrouth, Damas ou Ramallah ». Dans cette publication, Walid Charara explique qu’en dépit de la supériorité militaire et technologique israélienne, le Hezbollah est parvenu à imposer un équilibre de la terreur qui porte un sérieux coup au mythe encore vivace de l’invincibilité de l’armée israélienne. La position de faiblesse dans laquelle apparait Israël au lendemain du 24 mai 2000 favorise la réémergence de l’intifada en septembre 2000.

Quand la pensée déserte le discours …

Avant d’aborder la guerre globale contre la terreur, et la coopération sécuritaire entre Washington et les régimes « dictatoriaux » qui ont tremblé dans leurs fondations après l’invasion américaine de l’Irak, l’auteur revient sur l’épisode de la guerre du Golfe pour dénoncer le deux poids deux mesures de la communauté internationale. « En août 1990, l’armée irakienne envahi le Koweit, dont Saddam proclame bientôt l’annexion pure et simple. Au moment même où le monde se mobilise pour la liberté du Koweit, la mise sous tutelle du Liban ne suscite aucune condamnation à l’exception de celle de la France ».

La magie des mots opère, même si la pensée a déserté le discours car le monde ne s’est évidemment pas mobilisé pour la liberté du Koweit, une union sacrée occidentale s’est formée à la fois pour assurer la sécurisation des puits de pétrole et briser les velléités d’indépendance de Saddam Hussein qui cherchait à hisser l’Irak au rang de puissance régionale. En effet, à la fin de la guerre Iran-Irak, Bagdad devient une superpuissance militaire en partie grâce au soutien occidental et les Etats-unis commencent dans ce contexte à manifester leur inquiétude face aux ambitions de Saddam de poursuive le développement de son potentiel militaire.

Or parmi, les fondements de la stratégie américaine dans le monde arabe, le maintien de la supériorité qualitative d’Israël constitue un pilier essentiel. L’invasion du Koweit par l’Irak sert donc de prétexte à la destruction de toutes les infrastructures militaire, économique et scientifique d’un pays qui aurait pu s’autonomiser et devenir menaçant. Cette thèse est défendue notamment par Alain Joxe dans son livre l’Amérique Mercenaire ( Stock, Paris, 1992).

Par ailleurs, s’il est vrai que, comme le souligne l’auteur que dans le contexte de la guerre au terrorisme lancé par Georges W Bush « toutes les polices politiques arabes offrent leurs services aux Etats-unis », l’opposition unanime aux Américains à partir de 2003 est quant à elle passée sous silence. En envahissant et en détruisant Bagdad, les Américains sont tombés dans un piège stratégique, et s’attire l’hostilité de  l’ensemble des pays arabes au point que même leur allié saoudien laisse partir 6 mille combattants vers l’Irak.

Mais le récit historique déroulé par Filiu est partiel, partial, il peine à dissimuler sa faiblesse argumentative qui transparait souvent dans les causalités illusoires, la conjonction de deux faits faisant croire que l’un serait la conséquence de l’autre. Il en va ainsi de son analyse des expériences de transition démocratique en Tunisie et Egypte après les soulèvement de 2011 où l’auteur lie les errements et les vicissitudes que connait ce processus en Egypte à l’héritage structurel de la « modernisation autoritaire ».

Il parvient donc à des conclusions dénuées de sens dans l’observation comparé des deux pays « la Tunisie, berceau de la constitution arabe de 1861, n’a voté qu’une fois, durant les trois années post Ben-Ali et ce fut pour élire une constituante, qui adopta en janvier 2014, le texte fondateur de la deuxième République ; l’Egypte théâtre de la modernisation autoritaire des Khédives au XIXe siècle, a soumis au référendum trois constitutions successives et largement contradictoires durant les trois années qui ont suivi la chute de Moubarak ».

La réalité n’a évidemment rien à voir avec l’influence atemporelle d’un texte immuable fixé en 1861. C’est parce que la Tunisie est un petit pays qui ne renferme pas d’enjeux géostratégiques où une vie politique relative s’est maintenu sous un régime autoritaire, qu’elle a hérité de forces politiques et d’une culture de la mobilisation tandis que l’Egypte avait un Etat omnipotent et puissant bénéficiant d’une rente géopolitique. Les différences sont objectives liées à la situation de géopolitique et politique de chaque pays.

Au fur et à mesure du récit les opinions exprimées par l’auteur trahissant son engagement politique à défendre les intérêts de la France au Moyen-Orient, tendent à devenir une croyance indiscutable, et sitôt qu’il entame la narration des événements entourant le déclenchement de la crise en Syrie, la juxtaposition de « constats » et les affirmations péremptoires visent à exclure toute objection possible.

La confusion du réel et de la fiction

Le lecteur sera sans doute surpris d’apprendre que c’est « la non-reconnaissance par la France et les Occidentaux du Conseil national syrien (CNS) a été le tournant en Syrie (…)En refusant la reconnaissance du CNS, la France ferme un horizon alternatif qui aurait accéléré les mouvements de défection hors de l’appareil politique et militaire d’Assad.

Elle livre aussi le CNS à la surenchère des parrains étrangers, la Turquie et le Qatar favorisant les Frères musulmans tandis que l’Arabie pousse ses affidés salafistes ». Il semble qu’à force de se projeter dans le rôle de guide de la révolution syrienne, Filiu ai fini par confondre le réel et la fiction. Selon lui, si la France, qui n’a aucun poids en Syrie, avait reconnu le CNS, cela aurait radicalement transformé le rapport de force et conduit au succès de l’opération de Regime Change.

Face à des conclusions aussi définitives qu’insensées, il semble superflu de rappeler que si la Turquie acteur de premier plan n’avait pas rejoint la bataille de Syrie, le conflit n’aurait jamais pris cette dimension.

En conclusion, Jean-Pierre Filiu dépositaire de la conscience morale universelle termine sur une promesse radieuse, la fin inéluctable des dictatures arabes qui « peinent à trouver un second souffle, et leurs parrains étrangers s’épuisent à les financer à pure perte ».

Ce qui ressort de ce livre est non seulement une faiblesse du questionnement  proprement politique au profit d’une argumentation par le pathos et d’un discours moralisant, mais un appel insistant au soutien de la France aux aspirations des peuples arabes à leur combat pour l’autodétermination.

« Les Arabes ne demandent fondamentalement et les français devraient le comprendre mieux que tout autre peuple (…) Le lien entre notre histoire et celle des Arabes est tel que, sans verser dans la repentance, nous devrions comprendre l’aspiration des peuples arabes à la liberté ».

Ces propos reflètent la croyance inébranlable dans la supériorité civilisationnelle et institutionnelle de la France que Filiu égaré dans son fantasme culturaliste investit d’une mission à accomplir à l’endroit des peuples arabes. L’auteur n’hésite pas à troquer son habit de chercheur pour celui de pamphlétaire acerbe dénonçant « les tourments infligés par les tyrans déchainés et les tortionnaires jihadistes ».

Le lecteur pourrait être dérouté par une démarche aussi déconcertante, il aurait cependant tort de s’étonner, car depuis le début de la crise syrienne, Filiu a sacrifié sa réputation d’universitaire pour s’ériger en porte-voix des intérêts français.


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