Djillali Khellas. Ecrivain

«Ma trilogie, ce sont des romans d’anticipation»



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Le «Charles Bukowski» de la littérature algérienne, Djillali Khellas, qu’on ne présente plus, est un romancier prolixe. Il est l’auteur d’une trilogie intitulée Zaman El Ghirbane (Le temps des corbeaux), Leilat El Katala (La nuit des assassins) et Horath El Bahr (Les laboureurs de la mer) aux éditions Casbah.

Entretien réalisé par K. Smaïl

 

Vous sortez une trilogie en langue arabe Zaman El Ghirbane (Le temps des corbeaux), Leilat El Katala (La nuit des assassins) et Horath El Bahr (Les laboureurs de la mer) aux éditions Casbah ; elle est d’actualité…

Ma trilogie Zaman El Ghirbane (Le temps des corbeaux), Leilat El Katala (La nuit des assassins) et Horath El Bahr (Les laboureurs de la mer), ce sont des romans anticipatifs. J’ai imaginé une situation depuis 2008, à partir du «printemps arabe» et particulièrement en ce qui concerne l’Algérie, la chute du président Bouteflika (voir le premier tome). Harakat El Khobza (Le mouvement du pain) qui est sorti en 2018. La bande (el issaba) à Bouteflika m’a créé des problèmes très graves. Le deuxième et le troisième sont sortis chez Casbah éditions avant 2019.

En réalité, j’ai remis à mon éditeur (Casbah) les manuscrits en décembre 2018. Je décris la victoire des révolutionnaires qui ont défié, défait et fait chuter Bouteflika. Tel un gigantesque éclatement d’idées nouvelles. A la fin, une majorité, réfractaire, s’est ralliée à l’armée, aux militaires pour se faire protéger. C’est le sujet du troisième tome Horath El Bahr (Les laboureurs de la mer). Il est prémonitoire. Regardez ce qui prévaut en Irak, Liban, Libye, Egypte, Soudan. En Irak, plus de 260 morts, des jeunes manifestants tués depuis le début «hirak». Et ajoutez à cela 70% de la population jeune qui est au chômage.

Et l’Ethiopie…

Il y a quelques jours, Abiy Ahmed, Premier ministre de l’Ethiopie, a répondu à Sissi, président d’Egypte, lui posant la question suivante : «Vous êtes Prix Nobel de la Paix, aidez-nous pour que le Nil coule normalement». La réponse d’Abiy Ahmed était : «Je suis Ethiopien». Parce qu’Abiy Ahmed a 70 morts sur la conscience de son pays lors des manifestations contre le pouvoir autoritaire. Donc, il n’y a pas beaucoup de différence entre Abiy Ahmed et Sissi.

La traduction du français à l’arabe des œuvres d’auteurs algériens a été l’une de vos priorités…

Oui. J’ai traduit Tahar Djaout, Les Chercheurs d’os, Rachid Mimouni, La Ceinture de l’ogresse, une nouvelle de Mohamed Dib, Le Soleil des chiens où il décortique la dictature de Boumediène. Mes autres traductions s’échelonnent sur une série de grands écrivains universels, dont John Steinbeck, William Faulkner, Gabriel Garcia Marquez…

Lequel de ces auteurs universels vous a le plus inspiré ?

Je dirais Nadjib Mahfouz. J’ai été influencé par ce grand écrivain qui est égyptien. Notamment par son roman politique contre le président Jamel Abdennacer, Eliss oua El Kilab (Le voleur et les chiens). Je suis inspiré aussi par la littérature de Gabriel Garcia Marquez. Mais je respecte aussi mon ami et frère, Ibrahim Sonallah, qui a été emprisonné par Jamel Abdennacer pendant cinq ans. Privé de son salaire au quotidien El Ahram par le président Anouar Saddate, et ce, durant dix ans. En 2003, Ibrahim Sonallah avait refusé le Prix des Lettres de l’Etat égyptien du président Hosni Moubarak. J’y étais. J’étais présent et j’ai été le seul écrivain arabe à le féliciter pour cet acte courageux. La police égyptienne (de Moubarak) m’a amené manu militari tout de suite à l’aéroport du Caire à destination de l’Algérie.

Et ceux algériens, toutes générations confondues…

La meilleure génération des romanciers algériens était celle des années 1950. Ils étaient des dizaines pendant et après les années 1950. Il n’y a que Kateb Yacine, Mouloud Mammeri et Mohamed Dib qui sont restés dans la mémoire populaire. Ils étaient les plus grands écrivains politiques de l’Algérie jusqu’en 1980. Après sont venus Tahar Dajout, Rachid Mimouni, moi sans prétention, Boualem Sansal. Je me considère comme l’un des héritiers de Kateb Yacine. D’ailleurs, avant sa mort, il a déclaré dans la revue de l’Amicale des Algériens en France, celle de l’émigration, en 1979 : «Aujourd’hui, Djillali Khellas est l’écrivain le plus constitué de la littérature arabophone». Pour vous dire, j’ai réalisé deux documentaires sur Kateb Yacine : Nedjma, l’étoile polaire et Kateb Yacine, l’Algérie dans le cœur (portant sur le théâtre de Kateb Yacine). Ainsi que deux sur Benhedouga, un sur
Mohamed Dib, un sur Mouloud Mammeri et deux sur Mouloud Feraoun.

Vous participez au Salon international du livre d’Alger, vous signez vos livres au stand Casbah. Les Algériens lisent…

En 1983, je suis devenu directeur de l’ex-ENAL. Comme j’étais expert en édition et communication, l’Unesco m’a sollicité pour réaliser un bilan et sondage portant sur l’édition du livre dans le monde arabe. J’ai découvert alors que la Belgique ayant une population de l’ordre de 8 millions d’habitants éditait plus de livres que 20 pays arabes.

La Belgique produisait 8000 titres par rapport au monde arabe entier, qui lui en éditait 5000. Malheureusement, les temps n’ont pas changé pour le monde arabe, et pour l’Algérie bien sûr. Cela veut dire que les Arabes, comme l’a dit Moshe Dayan, ministre israélien de la Défense (1967-1974) avant la Guerre des Six jours : «Les Arabes ne lisent pas».

Et cela continue. Dans le monde arabe comme en Algérie, on lit trois pages en général par habitant et par an, comme le décrit le rapport de l’Unesco de 2017. Alors qu’un Anglais lit en moyenne six livres de 200 pages chacun en une année. J’ai assisté en mars 2018 à une conférence donnée par un professeur à l’université d’El Affroun. Il a déclaré que le livre édité en papier va disparaître dans dix ans. Or, les éditeurs anglais avaient annoncé une semaine avant lui que l’ouvrage en papier a progressé de 14%. Alors que le livre numérique a régressé de 20%.

Il faut savoir que l’Angleterre est un grand producteur de livres au monde. Ledit professeur d’El Affroun a en fait copié une conférence sur Google. Il n’a rien changé. Sauf que sa déclaration est mensongère. Quand de tels professeurs éduquant nos enfants, comment voulez-vous que nos étudiants puissent lire ou au moins comprendre que le livre reste le meilleur moyen d’obtenir des informations culturelles, politiques, sociales et économiques en général en fin de compte.

 

 

Casbah éditions
Djillali Khellas/
Zaman El Ghirbane (Le Temps des
corbeaux) ;
Roman/262 pages.
Leilat El Katala (La Nuits des assassins)
220 pages
Horath El Bahr (Les laboureurs de la mer)
Disponible dans toutes les librairies

 

 

 

EXTRAIT. La nuit des assassins

En regardant à travers les volets fermés de la fenêtre, la rue lui paraît vide, paisible. Thamer fixe pendant un moment sa Honda stationnée face à l’immeuble, au milieu des voitures des voisins. Tout lui semble normal. Les oiseaux piaillent et sautent dans les arbres du petit jardin sous sa fenêtre. Les premiers rayons de soleil passent à travers les fentes des volets. La brise du matin est légère, revigorante.
Soudain, il entend le roucoulement d’un pigeon sur le balcon. Il sursaute, inquiet : le chant est triste, inhabituel. L’oiseau aurait-il senti ou vu quelque chose ? Thamer s’éloigne de la fenêtre et se dirige avec prudence vers le balcon. Il voit le pigeon courtiser sa femelle. Son cœur se calme un peu. De nouveau, il jette un regard sur la rue tranquille. Comme il aurait souhaité ne pas habiter dans ce quartier isolé, loin du centre-ville ! De derrière l’immeuble voisin apparaît un chien errant qui traverse le trottoir opposé, s’arrête à côté de la voiture de Thamer et se met à renifler la roue avant droite. Etait-il attiré par une odeur particulière ? Le battement de cœur de Thamer redouble. Le chien lève sa patte arrière droite et urine sur la roue avec un plaisir évident. Ouf ! Maudites idées noires ! Pourtant, l’insomnie et les obsessions de la veille continuent de lui presser les tempes, lui communiquant une douleur insupportable. En effet, il avait passé une nuit blanche. Il était revenu chez lui au coucher du soleil et lorsqu’il ouvrit la boîte aux lettres, il y trouva un morceau de tissu blanc enveloppé dans un certificat de décès vierge. Seigneur, ils m’ont condamné à mort ! Pris d’effroi, il décida de rebrousser chemin, monter dans sa voiture et partir sans penser à rien. Mais il se ravisa. Peut-être l’avaient-ils filé ou étaient-ils cachés dans le quartier, et dès qu’il retournerait à sa voiture, ils le prendraient au dépourvu. Il courut vers l’escalier de l’immeuble et commença à grimper les marches, trois par trois. Soudain, il entendit des pas descendre de l’un des étages supérieurs. Il s’arrêta, terrorisé, sentant le sang se retirer de ses joues et son cœur sur le point de s’envoler. Au moment où il allait reculer, il vit son voisin, Slimane.


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