Abdelrahmi Bessaha. Economiste, expert international

«La corruption est une force formidable de blocage du progrès économique et social»



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Quels sont les facteurs explicatifs de cette gangrène de la corruption en Algérie et quelles seraient ses implications économiques et sociétales ?

Entre 2000 et 2018, le pays a engrangé 990 milliards de dollars au titre de recettes d’exportations du brut des hydrocarbures. Ces ressources ont permis au pays d’investir de façon significative (9000 milliards de dinars, soit 100 milliards de dollars de formation brute de capital fixe dans divers secteurs (notamment les infrastructures), relancer la consommation finale et améliorer le niveau de vie des Algériens grâce à des importations massives de biens de consommation (hors alimentation) pour un montant équivalent à 235 milliards de dollars sur un total d’importations de 776 milliards de dollars.

Cette rente a donné également au pays un certain sentiment de prospérité qui s’est traduit par un relâchement de la rigueur dans la gestion macroéconomique du pays, générant en conséquence la surconsommation et le gaspillage. Plus important, face à la faiblesse de nos institutions, de nos processus de contrôle et d’audit et du fait d’une forte bureaucratie, cette rente pétrolière a affaibli la gouvernance et amplifié la corruption.

Le coût économique de la corruption, qui est mise à nu depuis le choc pétrolier de 2014, est multiforme. Elle a d’abord des implications économiques importantes, telles que des manques à gagner en termes de recettes fiscales (environ 49 milliards de dollars sur la période 2000-2018), un faible rendement des investissements publics (un coefficient marginal du capital de 8 pour 1, un des plus élevés au monde : en mots simples là où il faut 3 dinars d’investissement pour générer 1 point de croissance additionnelle, en Algérie, il faut 8 dinars pour générer 1 dinar de croissance additionnelle), une faible croissance économique (en moyenne la corruption nous coûte la perte de 0,5 % de croissance économique), des gaspillages de nos réserves de change sous forme de surfacturation et commissions (il est estimé que ces pratiques ont entraîné la perte d’environ 50 milliards de dollars) et un marché parallèle robuste (avec un écart entre taux officiel et taux parallèle de 50%).

Le coût sociétal est également élevé car la corruption renforce la pauvreté, entrave la mobilité sociale, prive certaines populations d’opportunités économiques, mine la crédibilité des institutions et entame la cohésion sociale. La corruption est une force formidable de blocage du progrès économique et social.

Vous avez toujours soutenu que l’un des effets pernicieux de la corruption est la montée en puissance du marché parallèle des devises. Qu’en est-il au juste et comment éliminer la dualité des marchés de change ?

Si le marché parallèle des changes reflète les distorsions macroéconomiques et les faiblesses institutionnelles du pays, il est aussi le produit de la corruption qui s’est amplifiée ces dernières années. En effet, depuis le choc pétrolier, en l’absence de politiques correctives, le marché des changes parallèle a gagné en profondeur et sophistication.

Plusieurs facteurs expliquent cela, y compris les procédures lourdes pour ouvrir et mouvementer les comptes en devises ouverts par des résidents auprès des banques locales, l’exclusion des ménages qui ont pourtant connu un accroissement de leur niveau de vie pendant le boom pétrolier, le comportement rationnel des agents économiques qui trouvent dans la devise étrangère une valeur refuge en période d’incertitude mais également la fraude fiscale massive (facilitée par la corruption). En juin 2019, avec la dépréciation progressive du dinar algérien, la prime du marché parallèle représente actuellement environ 50% du taux de change officiel.

Comment s’articule ce marché illégal ?

Du côté de l’offre, le marché est alimenté par plusieurs canaux : le canal des pensions des anciens travailleurs émigrés algériens, notamment ceux de France ; le canal des envois de fonds de la diaspora dont la taille s’est considérablement accrue au cours de ces dernières décennies ; le canal de la surfacturation des importations ; le canal du rapatriement d’une partie des fonds des entreprises créées à l’extérieur par des citoyens algériens pour capter une partie des paiements en devises de leurs importations ; et enfin, le canal des revenus de la location des biens immobiliers au bénéfice de certaines chancelleries et entreprises étrangères et celui du tourisme. Ces fonds ne transitent pas par le système bancaire qui demeure obsolète.

La demande est le fait de : ménages en quête de ressources pour financer des voyages, des études et/ou des soins médicaux ; d’agents économiques souhaitant acquérir des biens d’importations soumis à des restrictions particulières : de citoyens menant des transactions illégales ; des agents économiques voulant faire fuir leurs capitaux pour investir à l’étranger ou échapper à l’impôt et/ou constituer une réserve de valeur ; et des spéculations basées sur les fluctuations attendues des taux de change officiel et parallèle. L’existence du marché parallèle pose de sérieux problèmes de gestion macroéconomique.

En effet, ce marché accentue les pressions inflationnistes, perturbe la formation des prix et affaiblit les canaux de transmission de la politique monétaire. Par ailleurs, la monétisation du déficit budgétaire et la pérennité de la fraude fiscale sont d’autres facteurs de renforcement du marché parallèle car ils contribuent à booster la demande en devises, accentue l’érosion de la valeur de la monnaie nationale et alimente l’inflation.

Est-il possible d’unifier le marché officiel et le marché parallèle de devises ? Le taux de change du dinar sur le marché parallèle n’est pas le taux d’équilibre car le marché parallèle est le lieu où se dénouent des transactions illégales comme précisé ci-dessus. En conséquence, la valeur d’équilibre du dinar se situe quelque part entre le taux officiel et le taux parallèle.

Un certain nombre d’études portant évaluation de la viabilité du secteur extérieur du pays montrent que le taux de change du dinar algérien est surévalué de 25%. Si les autorités procèdent à une dépréciation progressive du dinar pour éliminer la surévaluation (à entreprendre dans le contexte d’un plan de redressement global et cohérent de l’économie du pays), il restera toujours un écart de 30% à éliminer.

Pour ce faire, la solution est donc à long terme, car cela implique la libéralisation des capitaux (prématurée à ce stade). En attendant, la réduction de l’écart est possible, à condition de mettre en œuvre un ensemble de mesures économiques et financières, y compris un ajustement progressif du taux de change officiel, une augmentation des plafonds indicatifs pour les indemnités de voyage, un assouplissement des restrictions à l’importation et une lutte constante contre la fraude fiscale et la corruption.

Au-delà du marché parallèle des devises, quels sont les grands axes pour lutter contre la corruption ?

Une meilleure gouvernance est incontournable pour bien gérer les ressources publiques du pays et maximiser les retours sur investissements de la nation au bénéfice de la population. La lutte contre la corruption n’est pas affaire de répression uniquement. Mais elle doit être menée dans le contexte d’une stratégie globale de reconquête économique et doit inclure des réformes réglementaires et institutionnelles. In fine, le meilleur remède à la corruption c’est la construction et le renforcement d’institutions transparentes et qui rendent des comptes au public.

Toute stratégie de lutte contre la corruption doit s’appuyer d’abord sur une évaluation objective de certains indicateurs-clés, notamment la qualité des institutions financières en charge de la gestion des impôts et des taxes, la solidité de la supervision du système bancaire, l’intégrité des banque centrales, la solidité du contexte relatif au respect des contrats et la qualité des institutions qui luttent contre le blanchiment de l’argent sale.

Il faut aussi évaluer la facilité avec laquelle les pratiques de corruption prennent corps dans le monde des affaires car il ne faut pas négliger le côté extérieur de l’acte de corruption. Il est en effet possible d’avoir des mains propres à l’intérieur du pays et des mains sales à l’extérieur.

Pour prendre un exemple de lutte contre la corruption dans le domaine du budget, il serait souhaitable de distinguer le secteur de l’Etat du secteur des entreprises publiques et du reste de l’économie. Il faut aussi se doter d’un cadre de gestion clair et ouvert des finances publiques ; un processus de préparation du budget bien défini avec des objectifs macroéconomiques et budgétaires ; des procédures claires pour l’exécution, le suivi et le reporting du budget ; la mise à disposition du public des projections et des risques budgétaires ; une présentation de l’information budgétaire simple qui permette sa compréhension par le public le plus large ; et une information budgétaire de qualité en temps opportun.

La chronique judiciaire de ces derniers jours révèle l’ampleur de la gabegie des milieux politico-financiers qui ont saigné l’Algérie. Peut-on compter sur les rapatriements des fonds transférés illégalement à l’étranger pour aider à financer la future stratégie de développement ?

De quoi parle-t-on ? Des fonds transférés à l’étranger par le biais de la surfacturation ou des pots-de-vin liés aux contrats publics et déposés par le corrupteur dans le compte détenu à l’étranger par le corrupteur ? Concernant le volume de cette fraude, il faut avoir une boule de cristal pour quantifier cette fraude qui est opaque et prend des circuits complexes et difficiles à pénétrer sans enquêtes longues, fastidieuses et coûteuses vu le nombre de spécialistes concernés (comptables, financiers, cabinets d’avocats spécialisés).

Pour l’heure, c’est plus une question importante qui se pose en termes juridiques plutôt qu’en termes de stratégie économique.

Première urgence : verrouiller le système de transferts de fonds actuel afin d’éviter que des opérations de surfacturation continuent. Au système bancaire de faire son travail. Aux responsables de la lutte contre le blanchiment de l’argent sale de redoubler d’efforts, pour peu qu’ils aient les moyens de le faire. Doit-on poursuivre les auteurs de ces surfacturations et rapatrier les fonds illégalement transférés ?

Oui, à la justice de faire son travail tout en sachant pertinemment que ce genre d’affaires prend beaucoup de temps pour identifier la fraude, la documenter et poursuivre les contrevenants devant les juridictions étrangères avec le risque en bout de parcours de produire de maigres résultats. En conclusion, la stratégie de développement du pays doit être bâtie sur la transparence et la bonne gouvernance et son financement s’appuyer sur les ressources propres et éventuellement sur des ressources empruntées dans le contexte d’une politique d’endettement claire et définie en cohérence avec les objectifs macroéconomiques du pays.

L’Algérie sera donc contrainte de recourir à l’endettement extérieur…

En autarcie, l’investissement est financé par l’épargne nationale, qu’elle soit publique ou privée. En économie ouverte, le recours à l’endettement extérieur offre un degré de liberté supplémentaire à la nation. Il existe deux situations dans lesquelles nous pouvons considérer qu’avoir recours à la dette extérieure fait du sens : premièrement, lorsque ces investissements bénéficient à plus d’une génération, il est donc raisonnable que leur paiement soit étalé sur différentes années ; deuxièmement, il y a des secteurs financés par les dépenses publiques qui contribuent à la croissance ; l’exemple de l’éducation, des infrastructures, des nouvelles technologies illustrent ce point. A charge pour l’emprunteur de confronter les coûts futurs aux avantages présents de l’endettement.

Pour ce qui est de notre pays, le problème du recours à l’endettement extérieur doit donc être replacé dans le cadre général de la stratégie économique à long terme du pays. L’Algérie doit stabiliser son économie, la diversifier, investir dans les infrastructures, financer le développement des nouvelles technologies et la création de nouveaux secteurs d’activité moderne et compétitifs produisant des hautes valeurs ajoutées.

L’endettement extérieur doit donc être envisagé pour financer des investissements productifs et rentables afin de ne pas compromettre la viabilité budgétaire et extérieure du pays.

Ce qui implique de stabiliser le ratio dette extérieure/PIB à un niveau qui est cohérent avec les objectifs macroéconomiques du pays. En conséquence, à l’instar des autres pays développés et émergents, l’Algérie doit donc se donner les moyens de capter l’épargne étrangère sous forme de levée de fonds sur les marchés financiers par l’émission de bons et également l’octroi de prêts projets visant à créer de la croissance et de l’emploi et améliorer le niveau de vie de la population. Le contexte actuel s’y prête d’autant plus que les taux d’intérêt sont extrêmement bas.

A charge pour les nouvelles autorités de prendre cette décision stratégique (et non à un gouvernement de transition vu les implications à long terme d’une telle décision) et d’articuler une politique cohérente de l’endettement extérieur en appoint aux ressources domestiques, qui favorise l’investissement, combine accès au marché financier international et prêt projets et maintienne la viabilité budgétaire et extérieure du pays.

En tout état de cause, le recours aux marchés financiers, notamment extérieurs, exige des préalables, au minimum une visibilité économique à moyen terme du pays pour attirer les investisseurs, la production de données macroéconomiques diverses à échéance régulière pour suivre les développements économiques et financiers du pays et la conduite régulière d’audits des comptes publics.

 

Propos recueillis par  Mahmoud Mamart


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