Le Xinjiang, une histoire et des bouleversements



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Il se dresse droit comme un galonné face à ses troupes. Une Doppa grise sur la tête brodée de velours. Ce couvre-chef est l’emblème des ouïghours. Une barbe en pointe grisonnante bien entretenue qui prend naissance au menton. Il se frotte les mains pour les chauffer en cet après-midi caressée par des brises froides venues des montagnes environnantes.

Il ferme les boutons de son manteau qui couvre, telle une soutane, un gabarit à la George Foreman au temps du “Rumble in the jungle” au Zaire en 1974. D’une poignée ferme, il sert la main de ses convives suivi d’un « Assalamou alaikoum » au milieu d’une vaste cour avant de les conduire vers cet antre de paix et de tolérance, dit-il.

Tout comme Big Foreman, à la suite du spectaculaire dénouement de Kinshasa, Abdureqip Tormurniyaz, prêche lui aussi la bonne parole. Celle d’un islam modéré au sein de ce qu’il qualifie de la plus imposante œuvre architecturale islamique du Xinjian, au nord-ouest de la Chine. La province qui fait souvent la UNE des médias mainstream occidentaux, au demeurant, séduit par un spectacle tout aussi inattendu que complexe.

Pressant le pas, le cheikh Abdureqib, révèle à ses convives, des journalistes et professeurs algériens, en visite dans le Xinjiang, les méandres étourdissants de l’institut islamique situé à Urumqi la capitale de la province de l’Est de la Chine.

L’institut est doté d’une école d’enseignement religieux bilingue, où les cours sont dispensés en ouïghour et en arabe. Crée en 1986, l’institut déménage en 2017 vers son nouveau siège situé à 30 minutes par route du centre-ville.

L’imam Abdureqib Turmenyaz directeur de l’institut islamique d’Urumqi

Bâti sur une superficie de 6 183,69 m², au milieu d’un terrain de 10 hectares, le nouvel institut se décline sous une architecture islamique, alliant un style hybride andalou et omeyyade, comme si les concepteurs voulaient concilier l’authenticité des mosquées de Tachkent en orient et celles de Cordoba en Occident, témoins de l’étendue de la civilisation islamique au temps de sa splendeur. L’Institut dont la construction a coûté 276 millions de Yuan (38,5 millions USD) est composé de quatre structures séparées : l’école et les dortoirs, la bibliothèque, la mosquée, et une salle de détente et de sports.

En plus des cours de culture générale, les classes de tronc-commun sont à 70 % consacrés à l’apprentissage de la religion. « Nous enseignons 16 cours dont la langue arabe, le mandarin moderne, l’histoire, la culture islamique, les préceptes de l’islam la chariâ (code éthique ou fondement du droit islamique), le fiqh (jurisprudence), le hadith (exégèse), le tajwid (art de la récitation du Coran) », a énuméré en agitant les doigts, le cheikh Abdureqib cet ancien diplômé de la prestigieuse université Al- Azhar en Egypte.

Ce prédicateur qui active sous quatre casquettes, celles d’Imam, de directeur de l’institut, de vice-président des associations islamiques du Xinjiang et de vice-président des associations nationales des musulmans de Chine, a passé cinq ans à Al-Azhar sous l’aile des érudits à l’image de l’égyptien Mohamed Sayed Al Tantaoui.

L’institut islamique d’Urumqi

Il se reconnait, dit-il dans le rite hanafite dominant dans le Xinjiang tout en étant, assure-t-il, très imprégné des trois autres écoles sunnites (malikite, chaféite, hanbalite) et ouvert à toutes les tendances et croyances musulmanes et non-musulmanes. « Nous inculquons à nos étudiants la tolérance tel que l’ordonne notre religion », lance-t-il via micro-oreillette sans fil raccordée par Bluetooth à un petit haut-parleur mobile tenu par un de ses adjoints au milieu d’une des classes de l’institut. La technologie de pointe constitue un des attributs majeurs du Xinjiang à l’image du reste du pays.

Les étudiants retenus pour le cursus sortent avec une licence en théologie. A à ce jour, 536 étudiants ont décroché un diplôme de cet institut. Depuis 2001, l’institut islamique du Xinjiang a envoyé 50 diplômés en Égypte et au Sultanat d’Oman pour poursuivre des études supérieures.

« Auparavant, nous n’avions formé que 300 étudiants tandis que maintenant nous en avons 1 000 qui suivent le cursus à plein temps, à partir des cours de courte durée jusqu’aux programmes menant à un diplôme, pendant environ trois à quatre ans « , a-t-il dit.

Un « islam dynamique »
Après avoir obtenu leurs diplômes, les lauréats ont le choix de devenir imams, responsables de mosquées ou professeurs en théologie. L’institut fonctionne également comme un centre de ressources et de références, en particulier pour les universitaires étrangers souhaitant apprendre davantage sur l’islam au Xinjiang.

« Chaque année, nous recevons des centaines de groupes locaux et étrangers visitant l’institut. Nous espérons qu’en interagissant avec des personnes d’horizons diverses, nous pourrons promouvoir la paix et améliorer une meilleure compréhension entre nous », a-t-il estimé l’orateur en traversant le pavillon des chambres des étudiants séparant les classes à la bibliothèque. Les chambres sont dotées de quatre lits superposées et d’armoires ornées de drapeaux de la Chine.

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La bibliothèque de l’institut recèle de milliers de livres dans toutes les sciences principalement en langues ouïghour et mandarin. Les étudiants ou les visiteurs occasionnels y trouvent aussi des journaux et des magazines d’actualité et de divertissement.
« L’institut jouait également un rôle important dans la traduction du Coran, des livres et des écrits d’éminents ulémas en ouïghour et en chinois », a ajouté l’imam Abdureqip en quittant la bibliothèque vers la grande mosquée de l’institut.

Ornée d’un dôme vert émeraude et deux minarets, la mosquée peut accueillir jusqu’à 1 000 fidèles et constitue l’une des attractions architecturales d’Urumqi. Elle fait partie des 24 000 mosquées disséminées dans le Xinjiang.
Selon l’imam Abdureqip « l’Islam au Xinjiang est actif et prend toute sa place sans les moindres entraves dynamique », soulignant que les musulmans sont tout à fait libres de pratiquer leur religion.

La mosquée de l’institut islamique

« La situation est aux antipodes de la perception en Occident selon laquelle les musulmans ouïghours sont persécutés ou subissent des lavages de cerveaux », a-t-il fait observer.

Cette perception erronée remonte aux années 1990 jusqu’ à 2016, lorsque cette région, habitée par 25,8 millions de personnes, était en proie à la violence terroriste et à l’extrémisme religieux.

La délégation algérienne a également été invitée à visiter une exposition sur le thème « La lutte contre le terrorisme et l’extrémisme au Xinjiang » au Centre international de congrès et d’expositions du Xinjiang. Le centre présente une chronologie de la coexistence de plusieurs religions dans la région, ainsi que la période de troubles et le succès du gouvernement dans la lutte contre le terrorisme avec l’appui de la population ouighour qui a payé un lourd tribut face aux actions des groupes armés, soutenus par des « puissances étrangères ».

Selon les textes didactiques présentés dans l’exposition, l’Islam a été introduit dans le sud du Xinjiang à la fin du IXe et au début du Xe siècle. Au début du XIe siècle, la coexistence de l’islam et du bouddhisme est apparue, chacun devenant la religion dominante dans le sud et le nord du Xinjiang.

Grenades et bombes artisanales vestiges des années du terrorisme

L’histoire du Xinjiang montre que diverses religions ont longtemps coexisté, notamment l’islam, le bouddhisme, le christianisme et le taoïsme. Autrefois, une terre conquise par les Hans, la province d’une superficie de 1,6 millions M2 est constituée de plusieurs groupes ; à savoir les Ouïgours, Han, Kazak, Mongols, Hui, les Kirghizes, les Mandchous, les Xibe, les Tadjiks, les Daurs, les Ouzbeks, les Tatars et les Russes, faisant partie des 56 ethnies de Chine.
L’exposition présente des centaines d’armes confisquées lors d’attaques terroristes, notamment des fusils, des couteaux, des haches, des épées, des grenades et autres. Des vidéos et des photos de cette tragédie sont également exposées aux visiteurs.

« Le Xinjiang est le principal champ de bataille dans la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme en Chine. Face à cette menace réelle, le Xinjiang a pris des mesures fermes pour lutter contre le terrorisme et l’extrémisme conformément à la loi », a expliqué le guide du centre, Zhang Ning.

Le directeur de la division des médias et de la culture du Bureau des affaires étrangères de la région autonome du Xinjiang, Gu Mei, a assuré, pour sa part, que le gouvernement chinois n’était contre aucun groupe ethnique ou religieux.

Officiels du gouvernement autonome du Xinjiang

« En ce qui concerne la menace terroriste, le gouvernement chinois est comme n’importe quel autre gouvernement dans le monde. Nous nous opposons aux activités criminelles, au séparatisme et au terrorisme », a-t-il poursuivi.
« Si nous les opprimons (les Ouïghours), pourquoi le gouvernement continue-t-il à leur accorder des avantages sociaux et économiques pour améliorer leur vie ? Quel pays au monde opprime son peuple en lui accordant des avantages ?», s’est-il interrogé en faisant référence aux informations des médias occidentaux, jugées diffamatoires, faisant état de camps d’internement de musulmans.

A ses yeux, le gouvernement chinois se concentre davantage sur le développement économique de la région comme clé pour améliorer le bien-être de la population, plutôt que sur une guerre des perceptions.

Un confort social sécurisé

Le président Xi Jinping effectue chaque année une visite au Xinjiang témoignant de l’importance accordée par les autorités à cette province.

Les données officielles montrent que le produit intérieur brut (PIB) du Xinjiang a augmenté à un taux annuel moyen de 5,1 % au cours des cinq dernières années. En 2022, le PIB de la région atteindra 1,774 milliard de RMB (1,14 milliard de RM), en hausse de 3,2 % par rapport à 2021 et devrait augmenter d’environ 7 % en 2023.

« Pour effacer la perception négative associée au Xinjiang et aux Ouïghours par les occidentaux, le plus important est que vous devez croire ce que vous voyez et non ce que vous entendez », a lancé Gu à l’endroit de la délégation algérienne.

Kashi ou la caverne de jade
C’est dans la ville de Kachgar, appelée aussi Kashi, qu’il est possible de mettre à l’épreuve du terrain les propos des officiels de Xinjiang quant aux conditions de vie des musulmans Ouïghours. Située à 1200 mètres d’altitude à l’ouest du désert du Taklamakan au pied des montagnes du Tian Shan, Kachgar, ou « la caverne de jade » se trouve à la croisée des routes nord et sud, autrefois point de passage des caravanes, des migrants et des armées en route vers le Moyen-Orient et l’Asie. Une ville, aujourd’hui habitée par plus de 600 000 âmes, servait de point de rencontre des routes de la soie du Sud et du Nord pendant 2 000 ans, pour devenir aujourd’hui un axe vital de la ceinture et la route.

La cité antique de Kashgar

Ce joyau d’architecture célébré par l’exploratrice suisse Ella Maillard, et l’écrivain britannique Peter Fleming et bien d’autres grands voyageurs surprend par ses contrastes illustrés au sein de la ville antique et les quartiers modernes. Le style architectural convoque celui des pyramides de Meroé construites par les koushites ce peuple ayant laissé ses traces au temps des pharaons du Soudan et celui des nabatéens à Petra en Jordanie.

Pour accéder à la veille ville, les visiteurs sont conviés à un rituel quotidien devant la porte d’entrée. Chaque matin à 10 h00, des foules immenses se massent devant la porte à attendre le début d’un spectacle d’une dizaine de minutes alignant danses et chants exécutés par une troupe folklorique locale féminine en tenues traditionnelles Ouïghours. Des sentinelles postées sur le toit de la muraille ceinturant la ville annonce en soufflant dans des cornes l’ouverture des portes.

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La cité antique de Kashgar est composée de nombreuses maisons totalement rénovées aux frais de l’Etat. Quelque 8 milliards de Yuan (1.2 mds USD) ont servi à la modernisation de la ville de Kashgar y compris la cité antique dont les maisons vétustes menaçaient de tomber en ruines en raison des séismes et de l’épreuve du temps.
«Chaque maison a été restaurée par l’Etat tandis que les propriétaires se sont chargés du décors intérieur », a fait savoir le guide Qorban, un kirghize dont les ancêtres sont installés à Kashgar il y a plus de trois siècles.

Autrefois situés dans un endroit escarpé, les bâtiments aux toits de chaume et d’argile étaient densément entassés. De nombreuses petites ruelles sillonnent la vieille ville et s’étendent jusqu’aux moindres recoins sous forme de labyrinthe qui donnent le tournis, se rappelle Qorban qui s’exprime dans un anglais presque parfait.

Qorab, guide et interprète

La majeure partie de la vieille ville a été rénovée ou reconstruite avec des rues plus larges, une architecture plus moderne. Pendant tout le temps du projet de la restauration, la population locale avait le choix entre déménager dans de nouveaux développements communautaires à la périphérie de la ville ou attendre d’acheter un logement dans la « nouvelle » vieille ville ou de déménager vers des logements dotés de commodités plus modernes (électricité fiable, chauffage central et plomberie, internet).

Citoyens privilégiés
Qorban fait partie de ceux qui ont opté pour un appartement moderne, dit-il en affirmant que « Kashgar tout comme tout le Xinjian est passé en dix ans d’un monde à l’autre, d’un sous- développement pénible vers une vie plus décente ». La vielle ville est toutefois entourée de quartiers neufs dotés de building et de gratte-ciel, signe du progrès accompli par la Chine et étendu à toutes les provinces.

Le musée de la ville antique dévoile les conditions de vie peu reluisantes des habitants avant la rénovation : rues inondées pendant la saison pluviale, absence de voiries, d’éclairage public, d’évacuations sanitaires et de réseaux électriques fiables. Les habitants sont par ailleurs privilégiés par rapport aux autres citoyens de Chine. L’enseignement est gratuit jusqu’à l’âge de 16 ans. Chaque lycéen du Xinjiang a le droit de s’inscrire dans n’importe quelle université du pays contrairement aux autres bacheliers du pays.

L’artère principale de la cité antique

Aujourd’hui, la ville antique apparait plus attrayante en animation et en découvertes. Dès l’entrée, le visiteur est frappé par la densité des ateliers, des chopes et des chalands des deux côtés de la principale artère aux pavés qui traverse le centre de la ville. Cette artère du bazar est séparée par des ruelles dont chacune est baptisée au nom des métiers exercées à l’image de la rue des ébénistes, des herboristes, des chapeliers et restaurateurs.

Les femmes habillées en robes longues traditionnelles locales, têtes couvertes de doppa ou de foulards et des hommes, certain portant la barbe ou un bouc, aux traits physiques métissés entre le type oriental, tibétain et kirghize, parmi lesquels se confondent des hans, des mandchous ou des hui.

« J’ai hérité ce métier de mon père qui lui a même hérité de son grand-père. Ma famille l’exerce depuis au moins une centaine d’années », a affirmé l’ébéniste Mehmet Ali en exhibant, avec un large sourire ses divers produits aux visiteurs dans sa boutique achalandée dans la rue Saman.

Des boutiques achalandées du bazar de la ville antique

Son commerce fait face à l’un des plus célèbres cafés de la vieille ville. « Qadem Qahwe » ou « Café du coin » est à la fois un lieu mondain mais également un site historique. Son propriétaire, un ancien journaliste, a décoré le lieu en photos et objets anciens retraçant l’histoire de la ville.

« Ici l’islam est visible mais les Ouighours ne sont pas tous musulmans et les musulmans ne sont pas tous Ouighours », lancera Qorban comme pour préciser que l’islam dans le Xinjiang n’est pas réductible aux seuls Ouighours mais il est porté par d’autres ethnies comme les ouzbeks, les kirghize ou les tibétains. Ces communautés, en majorité sunnites, se rencontrent dans les mosquées de la ville dont la plus illustre est la mosquée « Id Kah » faisant face à la porte de l’antique cité.

Construite en 1442, la mosquée s’étend sur une superficie de 16 800 M2. Ses minarets de 18 mètres de haut érigés sur les deux côtés d’une porte d’entrée en bois massif collée à un mur aux briques jaunes, de style rustique assortis avec l’architecture locale .

« C’est la plus grande mosquée de Kashgar et peut-être la plus grande en Chine », a indiqué Mehmet Jumeh, l’imam de la mosquée qui fait office, pour la circonstance, de guide pour la délégation algérienne. Homme affable, à la voix calme et posée, parfois dominée par le brouhaha des touristes, il retrace la vie de ce joyau architectural. « Elle fut respectivement rénovée, agrandie et réaménagée durant la première moitié du XVIe siècle, à la fin du XVIIIe siècle et au milieu du XIXe siècle », a expliqué l’Imam en conduisant ses convives à travers une longue allée vers la salle de prière.

Mehmet Jumeh imam de la mosquée Id Kah

Située dans un bâtiment à toit plat, construit sur une plate-forme basse, la mosquée est dotée d’un plafond en bois soutenu par 140 piliers vert pâle divisés en une dizaine de compartiments décorés de motifs à fleurs. Les murs présentent des moulages en plâtre, et le plancher est couvert de tapis moelleux kazakhs.

La salle de prière de la mosquée Id Kah

Cette mosquée qui pouvait accueillir jusqu’à 20 000 fidèles, ne rassemble désormais le vendredi que quelques 300, a confié l’Imam, sans pouvoir expliquer les motifs de cette baisse drastique de la fréquentation. La pandémie a réduit les rassemblements dans les mosquées bien que le port du masque est invisible à Kashgar.

Cela d’autant que la mosquée grouille de visiteurs, venus pour la plupart des autres régions de Chine. A l’évidence, la mosquée « Id Kah » fait office beaucoup plus de musée que d’un lieu de culte dans une province où l’Islam est certes présent mais sans ostentation dans un environnement plus que jamais paisible.


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