Les radotages de l’oracle Kamel Daoud (II)



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Par Nouara Bouzidi – Les écrivains les plus lus ne sont pas forcément les meilleurs. Les écrivains qui disposent d’un réseau relationnel ne sont pas obligatoirement les plus talentueux. Les écrivains restés dans la mémoire occultent tous ceux que l’amnésie, l’inculture, les systèmes éducatifs ont laissés à la marge. Par facilité, par mode, par idéologie aussi. Croire que la création littéraire est de suite reconnue et équitablement présentée est une forme de candeur. Les rapports de pouvoir existent aussi dans le milieu littéraire, a fortiori dans l’édition. Le relationnel, le carnet d’adresses, l’accès aux médias de masse ne sont pas une garantie de qualité, mais de parrainage et de protection. Sans compter le nombre d’auteurs dont on peut parler, sans jamais les avoir lus mais grâce auxquels on peut briller en société, pour faire usage de rhétorique et impressionner son auditoire.

Le succès littéraire de certains «bons élèves algériens» – mis en avant par le milieu littéraire et journalistique français, à grande annonce publicitaire et avec une logistique éditoriale efficace – relève de l’adulation d’une aliénation. Cette aliénation est peut-être semi-inconsciente, mais reste néanmoins une aliénation volontaire. Kamel Daoud maltraite son intelligence, c’est peu dire. Il y a toujours un moment périlleux où un homme cesse d’être intelligent pour devenir un esprit brillant. Quand l’intelligence ne se muscle plus, quand elle se contente d’égrener les poncifs qui ont fait ses plus belles heures, elle se nécrose. L’esprit brillant radote, mais l’intelligence se peaufine. Son intelligence est manifestement sous emprise, colonisée, empêchée. Les compliments germanopratins, qu’il a cru sincères et désintéressés, risquent de l’égarer. Il se pense libre mais ne fait que répéter les injonctions de l’esprit du temps.

Notre écrivain national ne devrait pas nous faire prendre ses vessies pour nos lanternes, car son intelligence, en pratique, se met d’abord au service de commandes : participer à la fabrique de l’opinion publique partagée par les recruteurs de son milieu d’adoption. Son confort dépend de cela. Son salaire en est issu. Un écrivain, aussi génial soit-il, doit manger, s’habiller, disposer de beaucoup de temps libre et… pour pouvoir disposer de beaucoup de temps libre (pour lire et écrire), il faut que les finances suivent, sinon le réfrigérateur lui renvoie la réalité de ses besoins premiers. Attention néanmoins… avec le temps : le talent se fait rare s’il s’impose trop de commandes mondaines et néglige la vitalité de la vraie liberté. Le talent est semblable à l’inspiration et l’intuition : un don volatile si on le vend au plus offrant, au lieu de le cultiver en soi. Kamel Daoud ne veut pas le comprendre, car cela lui retirerait tout espoir de pouvoir expliquer au monde civilisé les sauvages que nous sommes. A moins qu’il n’ait reçu une demande subtile de ne pas soutenir le sursaut organique des Algériens pour la préservation de leur pays. Il faut dire que cette réappropriation de la citoyenneté pourrait avoir de nombreux succès – elle les a eus et en aura encore. Par conséquent, il n’est pas sûr qu’ailleurs, à Paris, cela ne soit autrement perçu. Comme, par exemple, la perte d’une ascendance et d’une influence qu’on souhaiterait comme allant de soi.

Or, heureusement, les presses occidentales, notamment anglophones, ne font pas leur compréhension de l’Algérie par le journal Le Point, Le Monde, Libération, etc. ou le Quai d’Orsay. Et le constat est unanime : le peuple algérien est étonnant de vitalité démocratique et de responsabilité citoyenne. Personne n’avait pensé que cela pouvait faire partie de la personnalité algérienne. Ce que les Algériens demandent clairement, c’est la fin de la colonisation de leurs esprits, qu’elle soit franco-centrée (France), arabo-centrée (Arabie Saoudite, Emirats, Qatar, Egypte), islamisto-centrée (salafisme, Frères musulmans) et tout ce qui voudrait nous aliéner et nous dépersonnaliser plus encore que nous ne l’avons été auparavant. La demande populaire est simple et solidaire : être libre et heureux dans son pays et avoir son mot à dire dans les décisions – notamment économiques et culturelles – pouvant lui faire perdre son identité nationale et sa souveraineté. Rien de compliqué, mais de précieux : un vaccin contre toute tentative d’expérimenter, ici, les farces idéologiques sordides qui ont déstabilisé tant de pays – notamment le nôtre – et leurs finances.

Paris est le quartier général, salarial, de Kamel Daoud. Il doit se souvenir qu’ici, en Algérie, il n’est qu’un homme, parmi d’autres, écrivain, entre autres, et que son avis n’a pas de valeur surajoutée comme il peut être amené à le croire, sur tout autre Algérien. De plus, l’Algérie dispose de millions de personnes intelligentes, elle n’est pas stérile dans ce domaine. Le milieu littéraire, qui met Kamel Daoud en avant aujourd’hui, sera le même qui le critiquera si, pour des intérêts entendus, sa présence et ses écrits leur devenaient préjudiciables. Le mieux que puisse faire Kamel Daoud est de nous oublier. Son discours radote et devient ronflant. Bientôt il sera sédatif. Nous ne ferons pas comme lui, nous croirons toujours en l’Algérie. Et, comme feu Hocine Aït Ahmed l’assurait, avant sa disparition, dans une émouvante prise de parole pour ceux qui douteraient de la capacité du peuple algérien à sortir de sa sidération, nous croirons toujours en notre peuple, quelle que soit la personne «renommée » qui veuille nous persuader du contraire, que ses mentors soient à Riyad, Paris, Istanbul ou au Caire.

Les démissionnaires ne nous servent à rien : ils espèrent leur morosité et leur défaitisme contagieux, leur pusillanimité imperceptible mais, surtout, leurs gains conséquents assurés. Les démissionnaires sont finalement des fainéants qui s’ignorent. Qu’apporte un fainéant ? Il dérange le travail des autres, critique pour ne pas relever ses manches et travailler avec tout le monde, comme tout le monde. Non, le fainéant aime se croire meilleur que tous les autres, c’est pour cela qu’il investit la rhétorique. Le dernier article de Kamel Daoud est de la pure rhétorique, il s’écoute trop, depuis trop longtemps et pense que tout le monde ici attend la parousie de la supra-conscience intellectuelle de l’Algérie : lui en personne.

Des Algériens sont actuellement emprisonnés pour avoir demandé un changement nécessaire à l’organisation du pays, dans l’intérêt de tous. Ce sacrifice de leur personne serait un échec ? Les écrivains comme Kamel Daoud sont décrétés «premiers». Facile : ils vont dans le sens de la pensée dominante du pays où ils ont trouvé un emploi de chroniqueur, ils ne possèdent en rien une pensée libre mais… contractuelle. Kamel Daoud reviendra un jour peut-être de ses errances et se réveillera. Il comprendra peut-être un jour que la notoriété acquiert ses plus grandes lettres de noblesse quand l’écrivain explique ses analyses chez lui plus qu’il n’aime être un Père-Fouettard de sa population d’origine à l’extérieur. Cela lui donne certainement des prix, de la gloire, des admirations – il faut vraiment lui souhaiter d’en avoir autant qu’il le désire et ce, à n’en plus finir. Mais en tant qu’écrivain il est inutile à son peuple.

N’est pas Jean Amrouche, Kateb Yacine, Rabah Belamri, Mouloud Mammeri, Mohammed Dib, Tahar Djaout, Rachid Mimouni qui veut. Eux ont aimé leur pays, ont défendu une Algérie algérienne, une défense de la culture antique, populaire et savante algérienne, parfois au risque de leur santé ou de leur vie. Hélas, et nous en sommes collectivement responsables, ils n’ont toujours pas encore été reconnus comme ils le méritaient pourtant : grandement. Ils sont arrivés en avance, trop en avance, tels des messagers, et il faut tout faire pour que le nouveau ministre de l’instruction scolaire programme enfin l’étude de leurs œuvres dans tous les écoles secondaires algériennes.

Le magistère moral de Kamel Daoud risque de devenir mesquin s’il ne prend pas gare aux pièges de son autosatisfaction. Il ne doit pas oublier le paradoxe qui justifie sa gloire personnelle : sans le peuple algérien, dont il moque les faiblesses et les incertitudes, sa carrière journalistique actuelle n’aurait aucune possibilité de se faire. Il peut reconnaître que sans ce peuple-repoussoir, dont il plaît à vilipender les déficiences et les insuffisances et à les exposer, à Paris, il n’aurait pas les dispositions matérielles de sa vie actuelle. Nous attendons sa critique des positions incendiaires et guerrières de Bernard-Henri Lévy et il a le choix, elles sont pléthoriques ! La Libye n’est qu’un exemple parmi d’autres, mais qui nous concerne puisque c’est un pays voisin. Nous attendons sa critique de la politique étrangère désastreuse de la France dans le Sahel, en Syrie. Aura-t-il cette conscience ?

Le mieux, il devrait le savoir, est que chaque homme s’occupe de ses déficiences et de ses insuffisances personnelles avant de prétendre de juger celles des autres ou alors qu’il mette ses connaissances au service des siens pour que tous, ensemble, les uns et les autres, se libèrent des blocages qui les habitent tous. La situation faite à notre peuple depuis l’avènement de l’islamisme ne peut nous plaire. Les destructions que cette idéologie pseudo-religieuse a créé au sein de notre peuple ne peuvent que nous révulser. La défiguration culturelle de notre peuple ne peut que nous horrifier et nous remplir de peine. Mais un homme digne reste avec son peuple, défend l’armée de son pays (faut-il le rappeler ? L’ANP n’agresse aucun pays et ne va pas en dehors de ses frontières, ni ne nuit à aucun pays.). Il ne sert pas les plats d’un pays étranger pour le prétexte infantile qu’un prix littéraire l’aurait élevé sur le commun des mortels.

Sa position contre les citoyens algériens, marcheurs du mardi et du vendredi, est une position personnelle qui n’engage que lui, mais qui, surtout, est fataliste, lui le pourfendeur des fatalismes de notre champ religieux et culturel. Son fatalisme est une pauvreté d’analyse. Mieux encore, il est naïf, romantique, immature, presque infantile. Croire qu’un mouvement populaire peut réussir du premier coup, c’est croire au merveilleux des contes, comme si, avec un coup de baguette magique, une situation ancienne, nécrosante, pouvait se transformer, rapidement, après 11 mois, bientôt 12, à une toute autre situation quasi paradisiaque. Pour passer d’une situation à une autre, il faut des étapes : des prises de conscience, des luttes d’idées, des analyses, des préparations, des procédés, des synergies, des décisions, des actions et des bilans. Seuls les esprits brillants, mais irrémédiablement enfantins, peuvent croire à la transformation du plomb en or. Les esprits brillants brillent, et le brillant ne remplit pas les assiettes, les écoles, les défis et les épreuves à venir. Les esprits brillants tombent souvent dans les discours idéologiques et changent d’idéologie au fur et à mesure des circonstances et des opportunités, lorsque la précédente ne fait plus rêver ou n’apporte pas assez de dispositions matérielles. Les esprits brillants ne servent à rien, ils radotent. Le mieux est de les regarder de haut, nous aussi, adoptant ainsi par mimétisme leur posture pour leur faire comprendre leur vacuité. Kamel Daoud, notre esprit brillant comprendra-t-il ? C’est son affaire et non la nôtre.

Pendant ce temps, nous, tous les autres, que nous ayons voté pour la présidentielle ou non, nous tous, sans les écrivains algériens adoptés par Paris et leurs prix, nous continuerons à soutenir la voie d’une Algérie libre, foncièrement libre, souveraine, foncièrement souveraine, démocratique, juste et solidaire avec tous les hommes et les femmes politiques soucieux de réunir le peuple avec sa patrie, son Etat, son armée. D’autres écrivains viendront et donneront ce que Kamel Daoud ne peut faire. Nous n’attendrons personne, ne croirons personne, et nous prendrons toutes les opportunités possibles pour faire de notre peuple un peuple uni contre tous les fumisteries idéologiques. Les Algériens sont des frères les uns pour les autres : voilà le seul programme politique auquel nous voulons raisonnablement aspirer.

En attendant avançons. Chaque instant compte, chaque intelligence compte, chaque Algérien compte, chaque responsable algérien conscient compte, chaque corps intermédiaire compte. Et si un jour la crise libyenne devait peser sur notre sécurité, que Dieu nous en préserve, comme les jours précédents en ont donné l’augure, nous suspendrons notre résurrection pour la reprendre plus tard. Ce ne sera ni un échec, ni un reniement, ni une lâcheté, mais une nécessité. Le mouvement algérien n’a pas échoué, il est une lame de fond, une résurrection, il perdurera et mutera. Pour l’Algérie.

N. B.

(Suite et fin)

Note

Quand un écrivain s’acharne à dénigrer le sursaut citoyen d’un peuple entier, de tout un pays, pour se faire de la littérature à peu de frais, sur son dos, il faut un jour ou l’autre lui répondre. La seule façon de lui répondre est d’utiliser un procédé d’écriture, le sien, en miroir de celui qu’il pratique à longueur de chroniques. Si cela peut lui faire réaliser que ce qu’il prend pour des articles n’est que du harcèlement n’est pas le but de ces lignes. Ce monsieur écrivant est devenu hautain. Son titre d’écrivain ne donnera manger à personne, et il lui suffit de garder la croyance en son Graal et – de grâce ! – sans qu’il ne nous l’impose. Se défouler sur le peuple algérien, comme il vient de le faire, une énième fois, mérite de lui adresser une série d’exercices d’application. A telle enseigne, puisqu’il n’a aucun esprit collectif, qu’il devrait déjà se charger de sa personne : c’est le seul endroit où il a vraiment une légitimité.

Ndlr : Les opinions exprimées dans cette tribune ouverte aux lecteurs visent à susciter un débat. Elles n’engagent que l’auteur et ne correspondent pas nécessairement à la ligne éditoriale d’Algeriepatriotique.

 


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