Réponse à Lahouari Addi sur la place de l’islam politique en démocratie



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Par Youcef Benzatat – Lahouari Addi soutient dans sa dernière contribution au débat politique, le 25 février 2020, «Faut-il avoir peur des islamistes ?», suite à la polémique suscitée par la visite de l’ancien moudjahid Lakhdar Bouragâa, Mustapha Bouchachi et Samir Benlarbi à Ali Benhadj à son domicile, que «la société contient plusieurs courants idéologiques qui ne doivent pas s’exclure, même s’ils doivent s’opposer pacifiquement sur le terrain électoral pour laisser les électeurs décider à qui confier la majorité parlementaire. (…) Les islamistes sont un courant d’opinion dans la société et il n’est pas question de les exclure du champ politique».

Par cette assertion, Lahouari Addi conçoit la démocratie comme une simple formalité procédurale propre à un régime politique quelconque. Or, la démocratie n’est pas seulement affaire de régime politique. Elle n’est pas seulement une affaire de dimension politique et institutionnelle. Sont également en cause le modèle social et la démocratie des mœurs. La Constitution politique ne peut, en effet, suffire à garantir la démocratie si la société ne peut s’appuyer sur une Constitution civile qui cimente la nation et qui l’émancipe du pouvoir. La Constitution politique démocratique doit consacrer les droits naturels des Hommes. Les libertés individuelles, les droits fondamentaux, le principe d’égalité entre les citoyens, entre hommes et femmes. Le droit en est le fondement qui détermine la citoyenneté. La société ne pourra pas être authentiquement démocratique si la femme n’est pas libre et n’est pas l’égale de l’homme. La démocratie ne peut advenir si la société n’est pas rendue à tous ses membres. Le code de la famille et le code du statut personnel sont le socle sur lequel le vivre-ensemble démocratique peut se bâtir. A travers ces codes se pose la question de l’autonomie de la loi et celle de la souveraineté législatrice du peuple.

Le corps social dans sa diversité se reconnaît dans l’Etat. Il est le lieu où les tensions sociales se résolvent. Il est ce par quoi la nation existe. Il est inséparable du droit et celui-ci est nécessaire aux libertés fondamentales et à la démocratie. Le peuple souverain doit légiférer en toute matière. Etablir l’égalité des droits entre l’homme et la femme. L’égalisation des conditions entre les citoyens de la nation et la suppression des discriminations en raison des appartenances confessionnelles ou tout simplement de leur non croyance. Ces inégalités sont incompatibles avec la démocratie.

Dans la modernité, c’est le rationalisme qui est la raison théorique et c’est un nouveau rapport à la politique, à la religion, à la morale et au droit qui en est la raison pratique. La politique est fondée sur la démocratie et le contrat social, le droit sur la volonté de l’Etat et les droits humains, la morale sur la subjectivité et la religion sur la laïcité. Ne pas situer le discours et la pratique, c’est faire croire que l’islam traverse le temps sans en être affecté. Se référer à des expériences concrètes sans les rattacher à leur contexte historique rend illisibles les ruptures et les évolutions.

C’est d’un droit autonome, libéré des totalités théologiques, que se revendique la modernité. Il est ce qui cimente la société citoyenne. La démocratie s’appuie sur le droit. C’est bien autour du droit que s’ordonne le corps politique, lui aussi autonome. Ce n’est pas seulement d’un point de vue pratique qu’est reconnue l’autonomie de l’instance juridique. C’est aussi en termes de connaissance que celle-ci se donne à voir. En tant que mode de savoir indépendant.

Ce qui semble préoccuper Lahouari Addi, comme tout intellectuel islamiste généralement, c’est comment être moderne sans se renier ? Faut-il, pour rester fidèle à soi, renoncer au monde ?

L’islam politique considère que l’universalité de la modernité cache la vocation expansionniste de l’Occident. Le problème est que la modernité n’est pas seulement une grille d’analyse ; elle est aussi une réalité concrète qui s’universalise. En se détachant de son origine, ne se situant plus dans la continuité historique de la rationalité occidentale, elle devient indifférente au cadre spatio-temporel dans lequel elle s’insère.

Pour s’en sortir de ce dilemme, une démarche constructive s’impose, afin de déplacer le questionnement sur le présent, d’identifier les impasses et les causes du statut quo. Déconstruire le système de production du discours, du savoir et de la légitimité imposée par la tradition. Songer ainsi à l’avenir et entrevoir des perspectives.

Depuis l’indépendance nationale, le pouvoir algérien a échoué à réaliser la transition vers la modernité, faire passer la société du modèle traditionnel à une organisation sociale moderne. L’Algérie demeure toujours scientifiquement arriérée, économiquement sous-développée et faible politiquement, socialement et culturellement. Ce retard est en grande partie amputable à la confusion du religieux et du politique, par l’entremise de la charia dans toute action normative. La charia désigne la voie tracée par Dieu (tarîq ou sabîl) et sert à proscrire le droit. La notion de voie prend ainsi le sens de loi. La charia devient un système cohérent qui tend à réaliser la conformité de la cité des hommes à l’ordre du Dieu. Elle a été entendue dans le sens de normativité ou de réglementation. Comprise dans ce sens, elle est constitutive d’un système qui tend à embrasser tous les aspects de la vie du citoyen, de même qu’elle tend à régenter tous les secteurs de la vie sociale : les relations privées, l’économie, le droit public, l’organisation des pouvoirs politiques, le culte, la foi, y compris même l’enseignement et l’éducation nationale.

En soutenant que «les islamistes sont un courant d’opinion dans la société et il n’est pas question de les exclure du champ politique», Lahouari Addi évacue l’évidence même de deux modèles de société qui s’opposent en Algérie, l’une traditionnelle, l’autre moderne. L’une ordonnée autour d’une foi réduite à une loi, l’autre autour d’un droit qui revendique son autonomie. Ce conflit n’est pas seulement relatif au contenu des règles, il met en cause la structure même de la société et de l’Etat.

L’Etat fondé sur la charia est ambigu, confus dans son être et dans son statut. Il est défaillant sur son principal élément constitutif qui est la pleine souveraineté juridique : dire la loi et en assurer l’application. Comment partager la force publique avec des sectes religieuses qui imposent leur conception du droit fondée sur le dogme religieux ? Un Etat qui n’a pas le monopole de la contrainte, de la violence légitime, au sens de Max Weber, ne peut exercer pleinement sa souveraineté sur la totalité de sa population. L’Etat ainsi défini, pour qu’il puisse exister, est amené à exercer un pouvoir autoritaire et faible. Ne remplissant pas pleinement ses fonctions, celles qui sont inhérentes à sa qualité d’Etat. Pour exister, un tel Etat doit procéder à des ruptures fondamentales. A commencer par la rupture avec le passé. Seule condition pour l’émergence d’un véritable Etat démocratique, au sens moderne. La construction de l’Etat de droit dépendra en grande partie d’une clarification entre le rapport à la modernité et la redéfinition du statut du passé.

En restant à l’extérieur de l’ordre politique, la foi ne sera pas pour autant menacée par la mise en œuvre réelle de la liberté de conscience et de l’égalité entre les hommes. Au contraire, c’est en même temps lui permettre de se purifier et se tenir à l’écart des contingences du temps. La Constitution doit instituer la nation citoyenne. Le droit est le principal déterminant pour la construction de l’Etat démocratique. Poser la question de la laïcité, c’est la poser en tant que question des rapports entre religion et Etat, religion et politique et religion et droit.

La révolution populaire se bâtit sur l’action collective du peuple, contrairement à la révolution bourgeoise et prolétarienne. Elle marque le point de rupture avec soi plus que la contestation d’un régime politique. Par sa nature même, elle vise non pas à un transfert de pouvoir, mais à poser les règles du jeu du pouvoir. C’est le champ du politique que la société investit de façon autonome. Elle constitue de cette manière une rupture puisqu’elle requiert une nouvelle culture politique. Modalité de changement et champ ouvert à l’intervention active de la société dans son ensemble, et non à une classe sociale particulière. Elle engage un processus d’avenir.

Contrairement à l’assertion de Lahouari Addi, qui considère dans cette même contribution, que «la conscience collective du Hirak a compris que la société contient plusieurs courants idéologiques qui ne doivent pas s’exclure», alors que, c’est au contraire, ce même sentiment profond sur la nécessité de rupture avec soi qui est à l’œuvre dans la conscience collective des hirakistes, plus que la contestation du régime politique hérité de Bouteflika ou celui attribué au «système» généralement. Au point de susciter méfiance et polémiques à tout va à chaque fois qu’un symbole du passé est venu s’immiscer ou interférer dans la dynamique du Hirak à son insu. Comme ce fut le cas face à cette rencontre anachronique entre un symbole de l’islamisme politique, en l’occurrence Ali Benhadj, et des acteurs considérés comme emblématiques de la Révolution en cours.

Y. B.


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