La nation du quart de page



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Il y a des Arabes qui lisent et qui écrivent même s'ils ne sont pas toujours lus et il y a des citoyens auxquels on n'a pas demandé leur avis avant de décider qu'ils étaient arabes, sans contredit. Ceux-là lisent aussi et écrivent en arabe, parce que c'est leur seule langue maternelle, et c'est par elle qu'ils respirent, expirent et expriment leurs joies et leurs ressentiments. C'est leur langue, et s'ils n'en veulent pas d'autres, ils sont libres de rester monolingues ou d'apprendre des langues étrangères, tant qu'ils ne m'empêchent pas de parler la mienne. Je connais et j'ai lu au moins une dizaine d'auteurs algériens qui écrivent en langue arabe et qui le font même très bien, pour ne pas dire à la perfection, puisque celle-ci appartient à Dieu. Je ne tiens pas compte du nombre à peu près égal de mes confrères arabophones qui s'expriment dans les journaux ou les réseaux sociaux et qui le font plutôt bien et même mieux. Côté francophonie, dont les pratiquants en voie de disparition sont parfois odieusement maltraités parce qu'ils ont survécu à la colonisation, il y a aussi de bons écrivains littéraires. Disons qu'on peut les compter sur les doigts des deux mains, plus sûrement que dans une main, ce qui semble devoir être leur destin, même si ce n'est pas une fin inévitable.
Ayant utilisé presque exclusivement le français dans ma vie professionnelle, j'aurais aussi beaucoup à dire sur mes confrères francophones ou supposés, hors la dizaine que j'apprécie. Mais s'il est tout à fait naturel que de jeunes talents émergent dans la langue commune à Nizar Qabbani et à Rabéa Djalti, on a parfois de bonnes surprises du côté de Victor Hugo. Ce qui n'est pas forcément le bon exemple, étant donné l'horrible colonialiste qu'il était, mais arrêtons-nous ici à la littérature pour considérer comme un miracle l'apparition de certains talents. N'est-il pas miraculeux qu'un jeune de la génération post-indépendance, qui a été nourri quasi exclusivement des récits d'Abou Horeira et des dogmes d'Ibn Taymia, en vienne à tutoyer Camus ? Ainsi, quand la France «récupère», de notre point de vue, un Kamel Daoud, par ailleurs très critiquable sur certaines de ses attitudes, ne mettons pas tout de suite flamberge au vent. Rengainons nos a priori, notre suspicion, même si la sollicitude des Français n'est pas dénuée de calculs, et ne jetons pas l'écrivain dans les bras de Fatima Besnaci Lancou.(1) D'un autre côté, je m'inquiète moins pour l'avenir d'un de nos talents francophones, que pour celui de nos écrivains arabophones, qui ont le nombre et le talent mais pas de lecteurs.
Les statistiques sont impitoyables: face aux vocations littéraires et à la profusion de romans et d'essais qu'ils publient, les auteurs arabes ont l'air de naufragés lançant des bouteilles à la mer. À chaque saison ses sondages, ses enquêtes et ses bilans, et à chaque saison ce résultat inévitable et le casse-tête qui consiste à l'exprimer : les Arabes ne lisent pas ou ne lisent plus. C'est selon. Malgré son mépris avéré pour la loi du mort kilométrique, le magazine saoudien Elaph, domicilié au Maroc, nous propose un article sur ce sujet, sous la signature de Hassan Al-Attar. Citant une étude récente, notre confrère nous apprend qu'en matière de publication, le monde arabe, comme il est convenu de l'appeler, n'édite que 1 650 livres seulement  par an. Ceci, alors que les États-Unis, seuls, éditent 85 000 ouvrages par année. Quant à la lecture, l'Unesco a identifié 30 livres lus, pour un potentiel d'un million de lecteurs, alors qu'il est de 854 pour un million en Europe, appréciez l'écart ! En moyenne, le lecteur citoyen arabe lit donc un quart de page par année,(2) tandis que l'Américain, lui, prend le temps de lire 11 livres sur la même période. «Plus grave encore, note le journaliste, l'analphabétisme n'est plus à mettre en cause, puisqu'il a aussi nettement reculé dans le monde arabe, comme sur d'autres continents.»
«Toutes les études menées jusqu'ici ont démontré que ce sont les peuples qui lisent le plus qui ont atteint le plus haut degré de liberté, de progrès social et technologique. Malheureusement, les peuples arabes sont au bas de l'échelle dans ce domaine, comme dans d'autres, ils préfèrent s'en remettre à d'autres du soin de les diriger et ils rechignent à agir comme des citoyens. Autre particularité, note Hassan Al-Attar, les classes moyennes de l'époque où il y avait moins d'écoles et moins d'universités étaient beaucoup plus cultivées et plus engagées que maintenant». À force d'ânonner qu'ils sont la «nation de la lecture», voire la «nation du livre» et de lire un seul livre, en n'y apprenant rien, ils finiront par mériter le titre de «nation du quart de page».
A. H. 

1) Il ne lui suffisait pas d'être fille de harki, originaire de Sidi-Ghilès, il a fallu qu'elle revendique haut et fort son ascendance et qu'elle tente d'ériger une statue à son père. Le rappel de l'assassinat d'Ali Boumendjel par l'armée française qui a aussi utilisé ses supplétifs pour d'autres crimes non encore répertoriés devrait lui donner à réfléchir. Sinon, une fois toutes les données en main, nous saurons où étaient les victimes et qui étaient leurs bourreaux. En attendant, le plaisir de voir sa «littérature» vendue en Algérie devrait lui suffire. 
2) Si je prends au hasard un des derniers romans de Wassiny Laredj, consacré à l'infortunée May Ziadeh, et pour peu qu'il soit l'heureux élu dans la liste des 30, il faut attendre 800 ans, dans la perspective la plus optimiste, avant que 10 générations d'Égyptiens aient fini de le lire. C'est à vous dégoûter de la littérature. 


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